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Treize portes

Le Monstre. TREIZE PORTES. Histoire des enseignements ésotériques « d’Adam à nos jours ». P R É F A C E

Sans ruse j’ai appris,
Sans envie j’enseigne.

Sagesse de Salomon, 6:13.

Ce livre est né d’un cycle de conférences données par l’auteur en 1994-95 à l’Université d’histoire de la culture. L’auteur nourrissait depuis longtemps l’idée de tenter de présenter de manière complexe et objective l’histoire de l’émergence de ce que l’on appelle aujourd’hui l’ésotérisme, car un tel exposé n’avait jamais été réalisé jusqu’alors.

Certes, il existe de nombreux ouvrages décrivant les vues de nos ancêtres sur telle ou telle question ésotérique. Cependant, aucun ne respecte le principe formulé par Jamblique : il faut parler d’ésotérisme en langage ésotérique, et de philosophie en langage philosophique. Ces livres retracent l’histoire et le contenu des enseignements ésotériques du point de vue (ou dans le cadre) de l’histoire de la philosophie, de l’histoire des religions, voire de « L’Histoire des superstitions et de la sorcellerie », comme l’ouvrage bien connu d’Alfred Lehmann. Bien que l’ésotérisme touche à tous ces domaines de la pensée humaine, il constitue néanmoins un champ particulier de la conscience humaine, dont la compréhension exige une approche spécifiquement ésotérique, c’est-à-dire qui ne se contente pas de prendre en compte les termes et catégories adoptés par les ésotéristes, mais qui soit également affranchie de toute allégeance à une direction philosophique, religieuse ou « superstitieuse-magique » particulière. Car l’ésotériste peut être aussi bien un philosophe (Ibn Arabi, F. Bacon) ou un théologien (Origène, P. Florenski), qu’un poète ou un écrivain (G. Chesterton, D. Andreïev), ou encore un simple cordonnier (Hassan-i Sabbah, Jacob Böhme). Par ailleurs, au fil des siècles, l’ésotérisme s’est entouré d’une telle quantité de légendes et de mythes que son essence véritable s’en est trouvée totalement obscurcie, bien qu’elle soit simple et fondamentalement unique à travers les âges. C’est pourquoi ce cycle de conférences aurait pu s’intituler « Histoire et Sens des enseignements ésotériques », mais l’intitulé n’est pas l’essentiel.

Ce sujet est, bien sûr, immense et mérite non pas un livre, mais une œuvre monumentale en plusieurs tomes, à l’image de Le monde primitif analysé et comparé au monde moderne d’Antoine Court de Gébelin. Court de Gébelin, comme d’autres auteurs ayant entrepris cette tâche ardue, n’a pas mené à terme son travail : il semble qu’une telle entreprise soit tout simplement impossible à achever.

C’est pourquoi l’auteur s’est fixé un objectif moins ambitieux, mais du moins réaliste. Ce livre propose un exposé populaire (ou peut-être scientifique-populaire) de l’histoire réelle du développement de la pensée ésotérique, sans idolâtrer ses prophètes ou ses courants particuliers, tout en évitant l’excès de critique dicté par l’adhésion à d’autres courants.

Il va de soi que cet exposé est concis et incomplet en ce sens qu’il a fallu omettre de nombreux détails extraordinairement intéressants (notamment les aspects polémiques). L’auteur a dû se limiter à ce qui lui semblait le plus important. On pourrait y voir une forme de subjectivisme, car un autre auteur aurait sans doute mis en avant d’autres éléments ou cité d’autres sources.

Cependant, des années d’expérience dans les domaines de la philosophie, de la théologie et de l’ésotérisme proprement dit donnent à l’auteur le droit de penser que son subjectivisme est « moins subjectif » que celui des auditeurs, qui se sont empressés de critiquer ses conférences dès leur parution. D’ailleurs, il leur a généralement plu, à l’exception de ce qui touchait à leur spécialité : ainsi, les sinologues écoutaient avec enthousiasme les exposés sur l’Inde, la Grèce ou l’Afrique, reprochant à l’auteur de ne pas assez traiter de la Chine ; les égyptologues remerciaient pour les informations sur les Rose-Croix et les francs-maçons, tout en déplorant l’absence de développements sur les richesses de la culture égyptienne antique ; les bouddhistes et les krishnaïtes étaient mécontents de la sécheresse du compte-rendu sur les vues de leurs prédécesseurs indiens ; quant aux théologiens de toutes les religions mondiales, ils secouaient la tête en critiquant l’auteur pour son « manque de religiosité ». Sans parler des « initiés » modernes, qui ne supportent aucune tentative de se placer au-dessus de l’enseignement qu’ils considèrent comme leur bien le plus cher.

L’auteur, se considérant comme un ésotériste par vocation, ne le nie pas. Soit. Après tout, il a donné et écrit ses conférences non pour les fidèles ou les adeptes d’une doctrine particulière, mais pour des personnes qui n’y connaissaient rien et qui cherchaient simplement à éviter toute « propagande », afin que chacun puisse choisir librement l’enseignement qui lui convient, sans que l’auteur n’ait à l’orienter vers sa propre foi. Bien qu’il ait, bien sûr, ses propres convictions.

L’auteur remercie les fondateurs de l’Université d’histoire des cultures de l’avoir incité à trouver le temps et à se lancer dans ce travail. Et même si l’ouvrage est concis et populaire (« pour écoliers »), il pourrait contenir quelques éléments nouveaux pour les philosophes, les théologiens, les poètes, les écrivains et les simples cordonniers d’aujourd’hui. Car seul celui qui sait juger au-delà de sa propre chaussure peut se considérer comme un vrai cordonnier.

L’auteur a également tenté, dans la mesure du possible, d’unifier la terminologie utilisée par les ésotéristes de différentes orientations, car c’est là un problème épineux, l’un de ces obstacles qui entravent la compréhension mutuelle entre les écoles. D’ailleurs, ce problème ne concerne pas seulement l’ésotérisme, mais aussi la plupart des autres disciplines académiques. Il ne reste plus qu’à espérer que l’ère du Verseau, qui commence, aidera tous les chercheurs à se comprendre.

Cela explique aussi l’écriture du mot « мир » (monde) au sens de « Вселенная » (Univers) avec un « и » décimal, et du mot « мир » au sens de « отсутствие войны » (paix) avec un « и » ordinaire, comme cela est d’usage dans les travaux théologiques : cela était plus pratique pour l’auteur, et ne gênera pas le lecteur. Histoire des enseignements ésotériques

1. Qu’est-ce que l’ésotérisme
2. Cultures pré-aryennes
3. L’ère du Bélier
4. Chine et Tibet
5. Inde et Perse
6. Cultures exotiques (Bambara, Bénin, Suriname, chamanisme)
7. Sumériens et Babylone
8. Kabbalistes et soufis
9. Grecs et barbares
10. L’Europe chrétienne
11. XVIIIe siècle
11. XIXe siècle
13. XXe siècle

Le Monstre. Histoire des enseignements ésotériques
Conférence 1. Qu’est-ce que l’ésotérisme

Dans l’éthique confucéenne existait le concept de « zhengming », littéralement « rectification des noms », signifiant que le nom doit correspondre à l’essence de la chose. Le problème de l’unité des termes, ou plutôt de son absence, est depuis longtemps une question cruciale dans tous les domaines du savoir humain, et l’ésotérisme n’y fait pas exception. C’est pourquoi je souhaiterais commencer par définir les concepts. D’autant plus que de nombreux concepts auxquels nous nous référerons dans cette conférence ont connu plusieurs renaissances au cours de l’histoire.

***

Les hommes n’ont jamais douté de l’existence, aux côtés du monde visible, d’un monde invisible, quel que soit le nom qu’on lui donne. Aux origines de l’histoire humaine, ces deux mondes n’étaient d’ailleurs pas dissociés dans la conscience humaine : les hommes et les dieux coexistaient, et chaque chose possédait une âme. Plus tard est venue une certaine différenciation, mais l’idée d’une unité des lois gouvernant ces deux mondes est restée. L’enseignement sur l’unité de ces lois s’appelle aujourd’hui l’ésotérisme.

ÉSOTÉRISME, aussi éso­térique, ésotérique : ces termes proviennent du grec « esôterikos », « intérieur ». Le mot est apparu à l’époque hellénistique (IVe-IIIe siècle av. J.-C.). Historiquement, il désignait un savoir secret, la « DOCTRINE INTÉRIEURE » d’un enseignement religieux, philosophique ou autre, accessible uniquement après des rites d’initiation supérieurs, par opposition à l’EXOTÉRIQUE, « extérieur », dont l’étude était non seulement accessible à tous, mais aussi imposée comme une obligation.

À comparer : l’enseignement secret et le « programme général d’éducation » de Pythagore, les batin et zahir chez les ismaéliens, les mystères chrétiens dont, dans l’Église orthodoxe, les sept sacrements sont accessibles à tous les laïcs, tandis que dans le catholicisme, seuls les clercs y ont droit ; les différents degrés d’initiation chez les francs-maçons (de un à trois chez les Français, jusqu’au trente-troisième chez les Écossais) ; enfin, les secrets du Politburo, accessibles à un cercle très restreint, d’un côté, et les cours de politique générale, dont beaucoup d’entre nous se souviennent encore, de l’autre. L’initié au savoir ésotérique devait le garder secret et se sentait, naturellement, élu, appartenant à une « élite ».

Aujourd’hui, l’**ésotérisme** est une appellation générale désignant la doctrine moderne, ou plus précisément, la conception du monde et de l’homme comme une unité du macrocosme et du microcosme, ne se limitant pas à l’étude de leurs seules caractéristiques matérielles. C’est une méthode de connaissance de « l’essence intérieure » de toutes choses, dont l’homme est, comme on le sait, la mesure.

En outre, depuis l’époque de la « grande coiffe » de Cagliostro (fin du XVIIIe siècle), et définitivement avec madame Blavatsky (fin du XIXe siècle) ainsi qu’Alister Crowley (début du XXe siècle), l’ésotérisme moderne repose sur l’étude comparative des enseignements de l’Orient et de l’Occident, dont le but est d’aider l’homme à se connaître lui-même en premier lieu, puisque la mesure de toute chose est lui-même. Sans cela, il ne pourra connaître le reste. Et comme on le sait, la connaissance de soi est non seulement la plus ancienne, mais aussi la plus difficile des tâches que l’homme se soit jamais fixées. C’est pourquoi, sur le temple d’Apollon à Delphes, était gravé : *Gnōthi seauton* — « Connais-toi toi-même ».

Ce terme s’est définitivement imposé après la Seconde Guerre mondiale en Occident comme un mot destiné à remplacer deux autres termes analogues et, globalement, synonymes, dont le sens avait évolué à cette époque : l’**hermétisme** et l’**occultisme**.

Si l’on fait abstraction des détails, ces trois termes désignent une seule et même chose : sur le plan philosophique, une certaine vision du monde, supposant que l’inconnu, voire ce qui est reconnu comme inconnaissable, mérite autant de respect et une approche aussi rigoureusement scientifique que ce qui est déjà connu ou reconnu comme connaissable ; sur le plan pratique, un ensemble de disciplines étudiant les lois communes à l’un et à l’autre.

Quelle est la différence entre eux ?

Le mot **hermétisme**, tout comme le mot **ésotérisme**, a été forgé par les Grecs à l’époque hellénistique, voire un peu plus tôt. Hérodote (484-425 av. J.-C.) évoque déjà les prêtres égyptiens détenant un savoir secret, qu’ils attribuent à un certain Hermès Trismégiste, dont le nom a donné naissance au terme.

C’est de ce même mot, ou plus précisément de ce nom, que dérivent également les notions de « herméneutique » — l’art d’interpréter les textes sacrés — et le terme « exégétique », utilisé dans la pratique orthodoxe (l’interprétation des Saintes Écritures), ainsi que le mot bien connu « hermétique » au sens de « fermé de manière étanche ».

Les Anciens, et même les Grecs de l’époque hellénistique, en pénétrant dans des pays étrangers, ne se souciaient pas d’herméneutique, c’est-à-dire qu’ils ne s’attardaient pas sur les détails des panthéons locaux. Ils se contentaient d’assimiler les dieux locaux à leurs propres divinités — principalement en fonction de leurs fonctions, bien que ces fonctions aient elles-mêmes évolué chez les dieux grecs au fil du temps.

Imaginez la scène : à l’époque d’Alexandre le Grand, un savant grec arrive en Égypte. On le conduit devant un sanctuaire dédié au dieu Thot (ainsi qu’il pourrait le prononcer).

— Comment s’appelle votre dieu ? « L’Interprète » ? Il a donné aux hommes l’écriture, les nombres et l’art de peser ? Alors c’est Hermès !

Chez les Égyptiens, ce dieu s’appelait Djehouty (Celui-là), et le centre de son culte était la ville de Khmoun, dans le sud de l’Égypte, que les Grecs appelaient Hermopolis. Ce dieu était une divinité lunaire, souvent représentée avec deux cornes : les cornes symbolisaient la sagesse et l’enseignement. Plus tard, cela s’est retrouvé dans le surnom (arabe) d’Alexandre le Grand : *Dhū l-Qarnayn* (Celui aux Deux Cornes). Les cornes (sous forme de rayons de lumière) en tant que symbole de sagesse ornent également les représentations du prophète Moïse et de certains autres grands réformateurs.

En réalité, il est évident que Thot était à l’origine non pas un dieu, mais un prêtre du temple d’un ancien dieu lunaire portant le même nom (Thot, Djehouty) dans cette ville, un savant. L’histoire, en général, s’écrit rétrospectivement, et plus on s’éloigne des événements décrits, plus elle semble grandiose et belle.

Finalement, il fut déifié — d’abord par les Égyptiens, puis par les Grecs. Mais, contrairement à leur dieu Hermès — une ancienne divinité akkadienne incarnant les forces de la nature —, les Grecs qualifièrent l’Hermès égyptien de « Trismégiste » (Trois fois Grand).

À la charnière entre l’Antiquité et l’hellénisme, se développèrent les sciences hermétiques, étudiant les phénomènes d’un plan (niveau) d’existence à travers leurs manifestations dans d’autres plans, selon le principe de similitude. Ce principe, autrement appelé loi de la similitude (ou d’analogie, de sympathie), aurait, selon la tradition, été découvert par Hermès Trismégiste lui-même et exprimé dans la célèbre formule : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. »

L’époque hellénistique est en général une sorte de ligne de partage entre l’Antiquité et le monde moderne. Nous y reviendrons plus tard. Quand cela s’est-il produit ? Comptez à partir d’Alexandre le Grand : 333 av. J.-C., *drei – drei – drei, bei Issos Keilerei*, comme l’apprenaient par cœur les lycéens allemands, la victoire d’Issos.

Ceux qui vivaient avant cette époque nous semblent des hommes assez sauvages, ou du moins étranges. Pour s’en convaincre, il suffit d’essayer de lire les livres de l’Ancien Testament écrits avant l’époque d’Alexandre, ou plus précisément, avant Esdras et son disciple Néhémie (Ve siècle av. J.-C.). L’homme moderne ne comprend pas la logique qui guidait les auteurs de ces livres et leurs héros. Comme l’a un jour déclaré Viktor Vassilievitch Bytchkov, philosophe et historien de la culture : « On a tout le temps l’impression que ce sont des extraterrestres. » Notre logique commence avec l’Ecclésiaste.

Plus tard, Hermès en tant que savant, détenteur d’un savoir secret, fut invoqué par les gnostiques. Clément d’Alexandrie (IIIe siècle apr. J.-C.) lui attribuait la paternité de quarante-deux ouvrages à caractère astrologique, cosmographique et religieux. Parmi les textes grecs et latins qui nous sont parvenus, citons : *De natura deorum* (« Sur la nature des dieux »), *Poimandrès ou De la puissance et de la sagesse de Dieu* (*Poimandres sive de potestate et sapientia Dei*) et la célèbre *Table d’émeraude* (*Tabula smaragdina*). Pour plus de détails, voir par exemple Z. Agapova, *Hermès — dieu de la connaissance de la terre et du ciel*, Almanach « Hermès », Moscou, 1992.

Ainsi, à cette époque, sous le terme **hermétisme**, on entendait une doctrine reconnaissant l’existence d’une essence cachée et inconnaissable des choses, accessible uniquement aux initiés. Quant au mot **ésotérisme**, les hiérarques chrétiens se l’appliquèrent à eux-mêmes : ils se considéraient comme des ésotéristes, et non sans raison — quel enseignement pourrait être plus ésotérique qu’une doctrine religieuse ? — tandis que les autres, y compris les rois, étaient des exotéristes. C’est pourquoi même saint Constantin, dont la mémoire, ainsi que celle de sa mère Hélène, est célébrée aujourd’hui par l’Église orthodoxe le 21 mai (3 juin), est appelé dans les documents du concile de Nicée (325) *o episkopos tōn exōterikōn* — « l’évêque des affaires extérieures ».

L’hermétisme, en tant que doctrine et en tant que terme, a survécu jusqu’à la charnière entre le millénaire précédent et le nôtre, c’est-à-dire jusqu’au Grand Schisme de 1054, lorsque le pape romain (Léon IX) et le patriarche de Constantinople (Michel Cérulaire) se sont mutuellement excommuniés par procuration. Le XIe siècle fut en général une période de formation définitive du dogme dans les trois grandes religions — le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Les conséquences furent nombreuses, mais pour nous, l’essentiel est le suivant. Une fois le dogme établi, s’est également cristallisée l’idée de ce qui n’en faisait pas partie, la notion de dogme et de non-dogme. Autrefois, la connaissance, ne serait-ce que des bases de l’hermétisme, était considérée comme un signe d’érudition et de culture. On pouvait croire ou non aux horoscopes, mais on savait les dresser — c’est ce que reconnaît, par exemple, le remarquable écrivain et homme d’État byzantin Michel Psellos (1018-1078), contemporain du Grand Schisme. Désormais, ces connaissances sont devenues suspectes, mauvaises (« païennes », du latin *paganus*). Le droit de communiquer avec le monde invisible fut monopolisé par l’Église, et tous les autres ésotéristes se transformèrent en rivaux, en concurrents, dont l’élimination ne tarda pas — l’époque des bûchers de sorcières commença. L’hermétisme, avec tout l’héritage antique, fut déclaré œuvre diabolique et oublié.

Pourtant, il ressuscita très vite, toujours avec tout l’héritage antique, mais sous un autre nom : l’**occultisme**.

Le mot **occultisme** vient du latin *occultus*, « caché », et désigne la même doctrine sur l’existence d’un lien caché entre les événements et les phénomènes, incompréhensible tant du point de vue de la théologie canonique que de la science rationnelle.

Au XIIe siècle, rabbi Abraham ben David de Tolède rassembla d’anciens textes, y ajouta quelques passages personnels et présenta au monde le premier recueil d’enseignements de la Kabbale. Au XIIIe siècle, le comte de Bollstedt, plus connu sous le nom d’Albert le Grand, renonça à sa charge d’évêque pour devenir maître en sciences occultes. Au XIVe siècle, Raymond Lulle composa son Ars Magna, « Le Grand Art », un livre mêlant magie et alchimie. Au XVe siècle, le jeune comte Pic de la Mirandole comprit que les mondes visible et invisible ne faisaient qu’un et choisit la Kabbale comme meilleur moyen de connaissance. Au XVIe siècle, un soldat nommé Heinrich, élevé au rang de chevalier sur le champ de bataille sous le nom de Cornelius Agrippa, rédigea une œuvre en trois tomes sur la philosophie occulte, De occulta philosophia, devenant ainsi le fondateur de l’ésotérisme moderne (que nous connaissons sous le nom d’Agrippa). Au XVIIe siècle, le jeune Benedictus Spinoza… Mais Spinoza, cela relève davantage du cours d’histoire des religions.

Le développement des sciences naturelles aux XVIe et XVIIe siècles (invention du télescope et du microscope, binôme de Newton, système héliocentrique) affaiblit l’intérêt pour l’occultisme, bientôt suivi par l’époque des Lumières, dont les représentants chassèrent de la conscience collective non seulement le diable, mais aussi Dieu, et, comme on dit, jetèrent le bébé avec l’eau du bain, et pas seulement un, mais plusieurs. Pour l’instant, nous ne nous intéressons qu’à un seul bébé, à savoir l’occultisme, qui fut presque oublié pendant près d’un siècle et demi. Je parle ici, bien sûr, uniquement des milieux instruits, car dans le peuple, la foi aux miracles n’a jamais disparu.

La découverte d’Uranus (1784) coïncida avec le début d’une nouvelle période dans l’histoire de l’ésotérisme. À la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle, l’occultisme connut un regain de vitalité grâce aux recherches philosophiques des membres de nombreuses sociétés secrètes (rosicruciens, illuminati, francs-maçons), à la demande pratique des scientifiques, en particulier des médecins (Mesmer, Gall, Hahnemann), et à la « redécouverte » par les Européens des enseignements orientaux et de leurs propres traditions antiques, réinterprétés à un niveau théorique nouveau (chiromancie, spiritisme, théosophie).

Après de nombreux essais et erreurs, les occultistes cherchèrent à unifier les anciennes théories, souvent dépassées, avec les données de la science moderne. Chaque petite société développait alors son propre langage conceptuel. Les différences entre ces langages se font encore sentir aujourd’hui. Le problème est que l’occultisme poussait ses adeptes vers la politique. La vision ésotérique du monde est une philosophie de l’homme libéré de tout préjugé, et ses débutants confondaient souvent la libération spirituelle avec l’émancipation sociale. Suffit de citer les sociétés russes des décembristes, nées au sein des loges maçonniques. Mais des francs-maçons, nous en reparlerons plus en détail.

Quoi qu’il en soit, à la fin du XIXe siècle, l’occultisme s’était largement constitué en un système cohérent et scientifiquement fondé. Le XIXe siècle avait vu naître de nombreuses disciplines nouvelles, et l’occultisme avait progressé dans tous les domaines. Cependant, l’époque de la fin de siècle et les deux décennies de guerres et de révolutions qui suivirent brouillèrent à nouveau toutes les cartes. D’abord, l’occultisme devint une mode, puis, naturellement, pullulèrent les charlatans et les imposteurs, si bien qu’on cessa de le prendre au sérieux. On se moquait de ses adeptes. Même Jaroslav Hašek, dans Les Aventures du brave soldat Chvéïk, introduisit le cuisinier-occulte Jurajda. Pour les gens instruits, s’intéresser à l’occultisme devint une honte.

Dans les années 1920-1930, une nouvelle étape, la dernière en date, s’ouvrit dans le développement de l’ésotérisme. Le terme « occultisme », devenu péjoratif, fut abandonné au profit de nouvelles appellations.

La Société théosophique, fondée par Helena Blavatsky, se releva des coups du sort. En Suisse, le Dr Rudolf Steiner fonda le mouvement anthroposophique. Aux États-Unis naquit l’Institut de parapsychologie, en Russie une branche scientifique entière dédiée à l’étude des capacités humaines (Bekhterev). En Allemagne, les nazis tentèrent de mettre à leur service astrologues et voyants. En Angleterre, sous le nom de « Stella Matutina », fut ressuscité l’ordre de l’« Étoile d’or », fondé à la fin du XIXe siècle, et ainsi de suite.

Les dirigeants les plus avisés commencèrent à reconnaître la valeur de la science ésotérique. Toutes les recherches pouvant influencer l’équilibre des forces dans le monde ou le prestige des États furent subventionnées et tenues secrètes. Jusqu’alors, toute l’ésotérique, y compris l’Église, vivait depuis des millénaires grâce à ses propres revenus et aux dons privés, fussent-ils royaux.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce développement ralentit, et de nombreux ésotéristes moururent ou périrent. Mais dès la fin de la guerre, il reprit et progressa rapidement. Apparurent de nombreuses sociétés et organisations, des centres d’enseignement, des facultés, des maisons d’édition et des boutiques. Les publications, tant nouvelles que rééditées, se multiplièrent. L’arrivée des ordinateurs permit de créer des programmes et des bases de données spécialisés. De nouvelles branches et disciplines émergèrent, et de nouvelles approches furent trouvées pour les anciennes théories. C’est ainsi que s’imposa le terme d’**ÉSOTÉRISME**, comme une sorte de synthèse. D’abord, il se répandit à l’étranger, puis, après l’effondrement du socialisme, chez nous.

Chez nous, il est vrai, l’ésotérisme connut alors une floraison exubérante, comme au début du siècle. Mais cela passera, et cela passe déjà.

Dans l’ensemble, malgré une reconnaissance évidente, l’ésotérisme occupe encore une position marginale, comme en périphérie de la conscience collective. L’ésotérisme, en tant que philosophie, est avant tout commode, car il permet d’expliquer et de comprendre bien des choses, mais aussi de prévoir leur évolution. Autrement dit, il répond aux exigences posées à une théorie (une théorie, comme on le sait, doit non seulement expliquer, mais aussi prédire). De plus, ses constructions sont belles, et la beauté est un autre signe d’une bonne théorie. Les disciplines ésotériques appliquées sont d’autant plus pratiques qu’elles aident à résoudre de nombreux problèmes concrets.

Pourtant, le stigmate millénaire de la honte n’a pas encore disparu. Et bien que rois et présidents, champions sportifs et services secrets, sans parler des simples gens, utilisent avec succès les services de guérisseurs et de voyants, d’astrologues et de devins, il n’est pas convenable de l’avouer. La raison n’en est pas tant le secret que la position de la science académique, qui a discrètement remplacé l’Église dans son rôle de gardienne des traditions.

Il est notoire que de nombreux domaines de la science moderne traversent une période difficile. Il est également notoire que beaucoup de ses représentants s’intéressent davantage à leur propre succès qu’à celui des autres. Pourtant, il existe aussi des scientifiques intègres qui continuent de dénoncer ces « superstitions médiévales », simplement parce que leur première rencontre avec l’ésotérisme leur doit une littérature américaine bon marché, un astrologue incompétent ou un médecin charlatan.

Mais cela ne durera pas éternellement. L’humanité approche d’un nouveau tournant, d’un « point de bascule », et il est très probable que, pour les habitants du XXIIIe siècle, nous ressemblerons à des extraterrestres, tout comme les Sumériens nous semblent aujourd’hui des êtres lointains. Dès le XXIe siècle, c’est-à-dire très bientôt, les sciences ésotériques trouveront leur place dans les programmes des établissements d’enseignement, aux côtés des autres disciplines. Car, en réalité, les unes et les autres sont étroitement liées. Cependant, le passage d’une ancienne logique à une nouvelle, bien qu’il ait déjà commencé, prendra plusieurs siècles.

Cette prédiction repose sur une chronologie particulière, adoptée par les astrologues et, plus largement, par l’ésotérisme contemporain. Vous avez probablement entendu l’expression : « l’ère du Verseau approche ». Que signifie-t-elle ?

Je vais commencer par le commencement. Au IIe siècle de notre ère, l’astronome Hipparque, qui vivait sur l’île de Rhodes, découvrit le phénomène de la précession, c’est-à-dire le déplacement du point équinoxial vernal.

Le point équinoxial vernal est le point d’intersection de l’équateur céleste avec l’écliptique. Le jour où le Soleil traverse ce point en passant de l’hémisphère céleste sud à l’hémisphère nord est appelé jour de l’équinoxe de printemps, soit, selon notre calendrier moderne, le 21 mars. À partir de ce jour, de nombreux calendriers antiques commençaient l’année, et aujourd’hui encore, ce point sert de référence pour les coordonnées célestes.

Voici donc, Hipparque compara ses observations avec les tables astronomiques égyptiennes remontant à plusieurs siècles et constata que ce point s’était déplacé. Il calcula également la vitesse angulaire de ce déplacement, qui est d’environ 50 secondes par an. Cela signifie que, pour un observateur terrestre, l’ensemble de la ceinture des constellations zodiacales se décale progressivement : si, à l’époque d’Hipparque, le Soleil se levait effectivement ce jour-là en même temps que la constellation du Bélier, aujourd’hui, à la même date, il se lève en même temps que la constellation des Poissons, bien que sa position par rapport à l’équateur et à l’écliptique n’ait pas changé. Et dans les deux mille prochaines années, il se lèvera ce jour-là en même temps que la constellation du Verseau.

C’est notamment sur ce phénomène que s’appuient les détracteurs de l’astrologie :

— Les astrologues affirment que, du 21 mars au 21 avril, le Soleil se trouve dans la constellation du Bélier, alors qu’en réalité, il n’y entre que le 18 avril !

C’est exact, mais en astrologie, ce ne sont pas les constellations qui sont prises en compte, mais les signes du zodiaque. Les constellations ont des étendues variables et changent effectivement de position, tandis que les signes sont des secteurs conventionnels du ciel, chacun de 30 degrés, comptés à partir du point de l’équinoxe de printemps. Ainsi, ce point ne se déplace que par rapport aux constellations, tandis que les signes suivent ce mouvement, car leur début est lié à ce point. Dans dix mille ans, lors de l’équinoxe de printemps, le Soleil se lèvera en même temps que la constellation de la Balance, mais pour les astrologues, les personnes nées dans le mois suivant ce jour auront toujours les « qualités du Bélier » — non pas celles de la constellation du Bélier, qui n’a naturellement aucune qualité, mais de cet archétype psychologique décrit dans la littérature comme « le Bélier ».

À une vitesse de 50 secondes d’arc par an, le point de l’équinoxe de printemps met environ deux mille ans à traverser une constellation (ou, pour être plus précis, un signe du zodiaque vrai). Pendant la période allant approximativement du début de notre ère à aujourd’hui, il se trouvait dans la constellation des Poissons. Avant cela, il a passé environ deux mille ans dans le Bélier, c’est-à-dire à partir de l’époque des grandes migrations des peuples vers le XXe siècle avant notre ère jusqu’à la naissance du Christ. Deux mille ans plus tôt, il se trouvait dans le Taureau, et ainsi de suite. Dans un futur proche, il passera dans la constellation du Verseau.

En conséquence, l’histoire de l’humanité se divise en périodes d’environ deux mille ans chacune : l’histoire des Sumériens et des Égyptiens jusqu’à la fin de l’époque du Moyen Empire — ère du Taureau et du taureau comme symbole du pouvoir divin et royal, vers 4000 – 2000 av. J.-C. ; après une période de guerres et de bouleversements de quatre à cinq siècles, vint l’ère du Bélier — l’Assyrie et Babylone, les Hébreux avec leur bouc émissaire, les Grecs avec leur bélier à la toison d’or, aux IIe et Ier millénaires av. J.-C. ; puis une nouvelle période de changements, celle de l’hellénisme et des premières communautés chrétiennes, à nouveau trois ou quatre siècles, et le début de l’ère des Poissons — comme vous le savez peut-être, le symbole des premiers chrétiens était le poisson.

Après l’ère des Poissons doit venir l’ère du Verseau, dont le passage a déjà commencé. Si l’on exclut ses premiers précurseurs apparus dès le XIXe siècle, il n’a vraiment débuté que maintenant. Il durera également trois ou quatre siècles, et il sera donc trop tôt avant le XXIIIe siècle pour parler d’un départ définitif de l’ère des Poissons. Nous aborderons plus tard la signification de chacune de ces ères, mais vous pouvez déjà consulter la littérature astrologique pour savoir ce que représentent les archétypes du Taureau, du Bélier, des Poissons et du Verseau.

Il est clair que cette division est conventionnelle — tout comme celle de l’histoire en « époque esclavagiste », « époque féodale », etc. Il est également évident que notre exposé se concentre principalement sur la culture judéo-chrétienne, c’est-à-dire en réalité la culture européenne. Dans différentes régions de la Terre, le passage d’une ère à l’autre s’est produit différemment. Mais nous examinerons ces détails plus tard.

En général, cette chronologie nous est utile car elle permet de retracer facilement les grandes étapes du développement de la pensée ésotérique et de les structurer selon la logique de la pensée humaine. Vous comprenez maintenant le sens du titre des deuxième et troisième leçons : « Les cultures d’avant le Bélier » et « L’ère du Bélier ». Et en réfléchissant à ce que chacune de ces ères a signifié pour la conscience humaine, nous pourrons mieux imaginer les étapes de son évolution.

Disciplines ésotériques appliquées

Les sciences ésotériques se sont développées de la même manière que les autres, comme la physique ou la chimie. Si, au début, elles étaient étudiées « dans leur ensemble » — un chimiste étudiait naturellement l’alchimie, un astronome l’astrologie, etc. —, leurs chemins se sont ensuite séparés, si bien qu’aujourd’hui nous devons nous familiariser avec de nombreuses disciplines spécialisées. Cependant, leurs frontières sont floues, de nouvelles disciplines naissent constamment à leur jonction, et le domaine des sciences ésotériques lui-même est étroitement lié à d’autres domaines du savoir humain, que l’on pourrait regrouper sous le nom de sciences de l’homme.

Il y en a beaucoup. Même une simple liste alphabétique, allant de l’anthropologie à la linguistique, prendrait autant de place que cet article tout entier. De nos jours, une personne décidant d’étudier l’une de ces sciences est obligée non seulement de « connaître de plus en plus sur de moins en moins » (spécialisation étroite), mais aussi de se tourner constamment vers les « sciences voisines ». Ainsi, un psychiatre doit souvent étudier la sociologie, la pédagogie et la philosophie, tandis qu’un astrologue peut avoir besoin de l’héromancie, de la graphologie ou du Tarot.

Pour mieux se familiariser avec les sciences ésotériques, nous les diviserons commodément en trois groupes. Tout d’abord, il y a les disciplines qui utilisent des données objectives sur l’homme, c’est-à-dire des paramètres qu’il ne peut pas modifier lui-même : la date de naissance, la forme et les lignes de la paume, l’écriture, etc. Parmi ces disciplines figurent principalement l’astrologie, la graphologie et la chirognomonie (chiromancie), ainsi que la dactyloscopie, qui n’est en réalité qu’une branche de la chirognomonie.

On y inclut également la phrénologie (détermination du caractère d’après les bosses du crâne), la physiognomonie (même chose d’après les traits du visage), ainsi que la numérologie — détermination du caractère et prédiction du destin d’après la valeur numérique des lettres du nom et des chiffres de la date de naissance.

S’y rattachent aussi les disciplines néo-occulte, qui utilisent également des données objectives : la criminalistique, la paralinguistique (étude des mimiques, des gestes) et de nombreuses méthodes diagnostiques — par exemple, l’iridologie, qui détermine l’état de santé d’après l’iris de l’œil. Enfin, on pourrait y ajouter la psychiatrie, dont les conclusions reposent également sur des manifestations objectives de la personnalité — réactions, déclarations, etc., qu’il est difficile de simuler.

Le deuxième groupe des sciences occultes opère avec des données subjectives, c’est-à-dire avec le matériel que l’homme fournit lui-même. Il s’agit principalement d’images de l’inconscient que la personne elle-même est généralement incapable d’interpréter ; le spécialiste joue ici le rôle de « déchiffreur ». Ce groupe comprend toutes les disciplines mantiques, c’est-à-dire différentes méthodes de divination.

Il existe de nombreuses façons de deviner l’avenir, depuis la cartomancie, la rhabdomancie ou la tasse de café jusqu’aux méthodes exotiques des anciens peuples tanaïques, qui prédisaient le destin d’après le vol des oiseaux, les fissures sur la carapace d’une tortue ou la forme de la fumée s’élevant au-dessus de l’autel sacrificiel. En réalité, on peut deviner sur n’importe quoi, car la réponse à une question est déjà contenue dans l’inconscient de celui qui la pose, sinon la question ne se serait pas posée. Les symboles divinatoires ne font que rendre cette réponse compréhensible.

L’interprétation des rêves (onirologie) fait également partie de ce groupe, car les rêves appartiennent au monde subjectif et non objectif. On y inclut aussi la numérologie kabbalistique, qui étudie les combinaisons aléatoires de lettres et de chiffres.

Du côté des sciences néo-occulte, les disciplines mantiques sont proches de la psychologie, qui étudie également les données que l’homme fournit lui-même, en révélant certaines choses et en en cachant d’autres. Ces traits sont particulièrement marqués dans la psychanalyse freudienne. Il est clair que cette catégorie inclut également les nombreux tests psychologiques répandus aujourd’hui.

Et enfin, le troisième groupe des sciences occultes — les sciences magiques — dont l’objectif principal n’est ni l’étude du caractère humain ni la prédiction du destin, mais bien la réalisation de ces deux choses par la magie. La magie était pratiquée tant par des professionnels (prêtres, sorciers, chamans) que par de simples gens. Les trois mages venus, selon l’Évangile, adorer l’enfant Jésus n’étaient autres que des mages babyloniens ayant appris la naissance du Sauveur grâce à l’observation du ciel.

Il existe plusieurs types de magie, différant par leurs objectifs et leurs méthodes. La magie professionnelle était depuis longtemps divisée en magie blanche (théurgie) et magie noire (ensorcellement, sorcellerie). La différence entre elles est davantage éthique que technique : si la première vise à réduire le mal dans le monde, la seconde poursuit l’effet inverse.

Quant à la magie naturelle ou « populaire », elle fait simplement partie intégrante de notre vie. « Toute action accomplie avec intention est déjà de la magie », disait Aleister Crowley, et il avait raison, car la conscience humaine de son propre dessein provoque déjà des changements dans le monde environnant, facilitant sa réalisation si elle ne perturbe pas l’équilibre cosmique, ou l’entravant dans le cas contraire.

Pour en savoir plus sur les disciplines ésotériques individuelles et leur histoire, on peut se référer à l’ouvrage d’Alfred Lehmann, *Illustrated History of Superstitions and Witchcraft* (Moscou, 1900, réimpression Kiev, 1993). L’histoire y est présentée de manière critique, voire sarcastique, mais les faits y sont exposés avec précision et exactitude.

Het Monster. Histoire des enseignements ésotériques
Conférence 2. Cultures pré-aryennes

L’histoire, comme je l’ai déjà mentionné, s’écrit de manière rétrospective. Plus un historien s’éloigne dans le temps des personnes et des événements décrits, plus ces derniers semblent glorieux et significatifs, et plus le début même de l’histoire recule dans les profondeurs des âges. Ainsi, les Chaldéens (Babyloniens) affirmaient que leurs connaissances ésotériques s’accumulaient depuis 500 000 ans, les Égyptiens revendiquaient plus de 600 000 ans, tandis que les Indiens comptaient en millions (ils affirment que le premier manuel d’astrologie, le *Surya Siddhanta*, aurait été écrit en 2 163 102 av. J.-C.).

L’histoire de l’ésotérisme peut être considérée comme à peu près documentée à partir de l’époque hellénistique. Selon notre chronologie, cela correspond au début ou à la veille de l’ère des Poissons, entre le VIe et le IIIe siècle av. J.-C. Tout le reste n’est que des hypothèses, fussent-elles très convaincantes. Cependant, comme nous ne nous intéressons pas seulement à l’histoire de l’ésotérisme en elle-même, mais aussi à la façon dont les ésotéristes eux-mêmes la perçoivent, je voudrais commencer par une hypothèse ou plutôt une théorie très répandue : la théorie des Sept races originelles, exposée dans les travaux d’Helena Blavatsky, Helena Roerich et d’autres admiratrices occidentales de l’Orient.

Le chiffre sept, la septenité, est un nombre sacré dans de nombreuses civilisations terrestres. Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, rappelons que, selon les croyances ésotériques, l’être humain est également composé de sept corps, dont l’ensemble constitue son essence. Parfois, ces corps sont regroupés en « plans » ou « niveaux » — physique, astral, mental.

Dans la Chine ancienne, on leur faisait correspondre les « trois âmes » de l’homme : *Gui* et *Hun*. La première, la plus basse (correspondant à l’hébreu *ruah*, au grec *pneuma*, au latin *anima*, au sanskrit *prana*), retournait dans la terre ; la seconde (le grec *daimon/as* : une entité sans corps, un élémentaire) devenait l’esprit d’un ancêtre vénéré ; et la troisième, la plus élevée (le latin *spiritus*, le sanskrit *atman*), s’envolait vers le ciel, où elle était comptée parmi les esprits. Plus tard, les taoïstes ont également différencié ces plans, mais en sept sous-divisions.

Dans différentes sources, le nombre et les noms des corps varient — ils peuvent être plus ou moins nombreux, bien que le sept soit prédominant (et pourquoi, nous le verrons plus tard). Les occultistes les plus récents (C.W. Leadbeater) subdivisaient chaque corps en sept sous-plans ou sous-niveaux, obtenant ainsi 49. Ceux qui le souhaitent peuvent se référer aux livres de Leadbeater dans les traductions d’A.V. Troïanovski (*Le Plan astral*, Saint-Pétersbourg, 1908, réimpression Bakou, 1990 ; *Le Plan mental*, Saint-Pétersbourg, 1912, réimpression Moscou, « KOKON », 1991). Nous, quant à à nous, adopterons la version la plus répandue : le corps physique, le corps éthérique, le corps astral, le corps mental (manas, l’intellect inférieur), le corps bouddhique (ou intellect abstrait), et les deux derniers corps — le corps de l’intellect spirituel et le corps causal. Ces deux derniers forment la monade.

MONADE (du grec *monas*, « unité ») : l’élément le plus simple, une particule indivisible de l’être ; en occultisme, c’est la base de l’essence humaine, unissant le corps causal et le corps de l’intellect spirituel. Connue depuis l’Antiquité, au Moyen Âge, la monade était considérée comme la substance « racine » non seulement de l’homme, mais aussi de toutes les choses complexes. La monade est immortelle et assure la réincarnation sous forme masculine ou féminine. Selon Leibniz, c’est une sorte d’« atome » spirituel, une unité de l’être dotée de la capacité de perception (réception) et d’apperception (action active). Aucune monade n’est identique à une autre. Les monades peuvent être de différents ordres : il existe des monades inférieures (celles des pierres, des plantes), des monades supérieures (celles des animaux, des humains), et la monade suprême (celle de Dieu).

Voici donc l’essentiel de cette théorie, sans entrer dans les détails.

Théorie des Sept races

La vie intelligente sur Terre a été créée de manière intentionnelle, c’est-à-dire avec un dessein prémédité, mais non par un Dieu créateur anthropomorphe tel que les religions se l’imaginaient probablement à leurs débuts, mais par un ensemble de forces supérieures pour lesquelles les mots humains sont insuffisants.

Cette idée d’un dessein dans la Création, née de la représentation d’un Dieu créateur, a donné naissance plus tard à de nombreuses théories sur l’« ensemencement » de la vie sur Terre depuis l’espace — pensez aux films du paléo-futuriste allemand Erich von Däniken ou aux récits de Stanislas Lem, l’un des plus grands philosophes contemporains.

Les premières monades ont été créées en même temps que l’apparition de la Terre. Cependant, elles étaient composées uniquement de corps subtils, invisibles pour nous. De plus, elles étaient dépourvues de raison. C’était la Première race.

Progressivement, toutes les monades primitives se sont désagrégées, et leurs éléments ont formé la Deuxième race. Il s’agissait de monades similaires aux premières, mais elles avaient découvert, au cours de l’évolution, une nouvelle méthode de reproduction que l’on peut décrire comme « l’émission d’un œuf ». Cette méthode est devenue progressivement dominante.

C’est ainsi qu’est née la Troisième race — la race des Ovipares. Au début, ils n’avaient pas non plus de corps physique dense, ce qui était même une bonne chose, car les conditions géologiques de la Terre n’étaient alors pas propices à l’existence physique de corps protéiques.

La Troisième race a évolué plus rapidement : elle est apparue au début de l’ère archéenne, l’ère de l’apparition des premiers organismes vivants, et peu après, une division des sexes s’est produite chez les monades, ainsi que les prémices de la raison. Le monde animal et végétal de la Terre a également évolué progressivement, mais nous ne nous intéressons pas à son évolution, seulement à celle des protomonades de l’HOMME.

Chaque race était divisée en sept sous-races, chacune ayant ses particularités. Les trois premières sous-races de la Troisième race ont progressivement développé une enveloppe dense — pour nous, elles auraient été partiellement visibles, « translucides » — jusqu’à ce que, durant la période de la quatrième sous-race de la Troisième race, apparaissent les premiers HUMAINS dotés d’un véritable corps physique. Cela se passait encore à l’époque des dinosaures, c’est-à-dire il y a environ 120 millions d’années. Les dinosaures étaient imposants, et les humains l’étaient tout autant, mesurant jusqu’à 18 mètres de haut ou plus. Dans les sous-races suivantes, leur taille a progressivement diminué. Les preuves en seraient les ossements fossiles de géants et les mythes sur les géants (comme Goliath chez les Hébreux ou Pélops chez les Grecs).

Cependant, le premier homme ne possédait pas encore l’ensemble complet des corps que nous avons aujourd’hui. Il n’avait pas d’âme consciente, c’est-à-dire de corps de l’intellect spirituel (selon d’autres versions de cette théorie, les humains n’avaient pas le manas, c’est-à-dire la conscience morale). C’est pourquoi ils se comportaient comme des animaux, d’où le mythe de la chute de l’homme et la brillante théorie annexe sur les Néandertaliens pacifiques, qui n’auraient pas commis de chute et auraient été exterminés par des humains belliqueux (le même Stanislas Lem). C’est à partir de ces hommes-animaux que descendent les primates supérieurs (les singes) — et non l’inverse, comme on nous l’enseignait à l’école : ce n’est pas l’homme qui descend du singe, mais le singe qui descend de l’homme.

Par la suite, selon une version, les forces créatrices suprêmes qui avaient suscité la vie intelligente sur Terre intervinrent à nouveau et implantèrent dans la conscience de certains humains « l’Étincelle divine » — non pas chez tous, bien sûr, mais au moins chez certains. Selon une autre version, cette étincelle naquit d’elle-même chez certains individus qui devinrent alors les « Enseignants » des générations suivantes.

Les dernières sous-races de la Troisième race fondèrent la première civilisation sur le proto-continent de la Lémurie, ou, selon d’autres versions, de la Gondwana. Ce continent était situé dans l’hémisphère Sud et comprenait l’extrémité sud de l’Afrique, l’Australie avec la Nouvelle-Zélande, et au nord, Madagascar ainsi que Ceylan. Une bonne carte de la Lémurie est publiée dans l’ouvrage : Westwood, Jennifer. The Atlas of Mysterious Places. Weidenfeld & Nicolson, New York 1987. La culture lémurienne incluait également l’île de Pâques.

À l’époque de la septième sous-race de la Troisième race, la civilisation des Lémuriens déclina et le continent finit par sombrer sous les eaux. Cela se produisit vers la fin du Tertiaire, soit il y a environ trois millions d’années.

La Troisième race est parfois aussi appelée la Race noire. Ses descendants sont considérés comme étant les peuples à la peau noire, africains et australiens.

À cette époque, la Quatrième race, celle des Atlantes, était déjà née, bien sûr, sur le continent appelé l’Atlantide. « Sa limite nord s’étendait sur plusieurs degrés à l’est de l’Islande, incluant l’Écosse, l’Irlande et la partie nord de l’Angleterre, tandis que sa limite sud atteignait l’emplacement actuel de Rio de Janeiro. » (Stulgińskis, voir ci-dessous).

Les Atlantes étaient les descendants des Lémuriens qui s’étaient installés sur un autre continent environ un million d’années avant la disparition de la Lémurie. Les deux premières sous-races de la Quatrième race descendaient de ces « premiers colons ». La troisième sous-race apparut après la disparition de la Lémurie ou de la Gondwana : il s’agissait des Toltèques, la Race rouge, venue de l’Ouest.

Les Atlantes adoraient le Soleil, et leur taille moyenne était également supérieure à la moyenne — deux mètres cinquante. En général, à chaque nouvelle race, la taille moyenne des habitants de la Terre diminuait progressivement. Leur empire avait pour capitale la ville des Cent Portes dorées. Leur civilisation atteignit son apogée précisément à l’époque des Toltèques ou de la Race rouge. Cela remonte à environ un million d’années.

Mais cet essor fut de courte durée : l’activité géologique de la Terre se poursuivait. La première catastrophe, survenue il y a environ huit cent mille ans, rompit la liaison terrestre entre l’Atlantide et les futures Amérique et Europe. La seconde, il y a deux cent mille ans, brisa le continent en plusieurs îles, grandes et petites. Les continents modernes émergèrent. Après la troisième catastrophe, vers 80 000 ans avant notre ère, ne resta plus que l’île de Poséidonis, qui sombra vers 10 000 ans avant notre ère. Sa disparition est très convaincamment décrite dans le roman d’A. Beliaev « Le Dernier Homme d’Atlantide ».

Les Atlantes prévoyaient ces catastrophes et prenaient des mesures pour sauver leurs savants et les connaissances qu’ils avaient accumulées. On pense qu’ils construisirent les gigantesques temples d’Égypte et y fondèrent les premières écoles d’ésotéristes. Les Lémuriens étaient déjà des ésotéristes, et la philosophie ésotérique était, pour ainsi dire, leur philosophie d’État et leur vision habituelle du monde. Face à la menace de la disparition des continents, ce furent avant tout les initiés les plus élevés qui furent sauvés, grâce à eux les connaissances anciennes traversèrent les siècles et les millénaires.

À ce propos, il existe une autre théorie intéressante — celle selon laquelle les Atlantes, ou même les Lémuriens avant eux, auraient construit des vaisseaux spatiaux et sauvé les initiés supérieurs sur la planète Mars. Autant que je sache, elle fut exposée pour la première fois par l’Anglais Frederick Spencer Oliver (pseudonyme Philon le Tibétain) dans son roman « Un Habitant de deux mondes », paru en 1894 (Philon the Tibetan. A Dweller on Two Planets).

Nous la connaissons grâce à Alexis Tolstoï, qui, dans sa jeunesse, s’intéressait à l’occultisme. En général, ceux qui souhaitent en savoir plus sur les premières races peuvent relire son roman « Aelita », où tout ce qui précède est exposé de manière très intelligente et détaillée (« Le Deuxième Récit d’Aelita »).

Les catastrophes de l’Atlantide provoquèrent de nouvelles vagues de migrations, lors desquelles non seulement les initiés, mais aussi les gens ordinaires (« exotériques ») fuirent le continent. C’est ainsi que naquirent les sous-races suivantes de la Quatrième race : les Huns (quatrième sous-race), les Proto-sémites (cinquième), les Sumériens (sixième) et les Asiatiques (septième). Les Asiatiques, qui se mélangèrent aux Huns, sont parfois aussi appelés la Race jaune, tandis que les Proto-sémites et leurs descendants, qui formèrent la Cinquième race, sont appelés la Race blanche.

Nous faisons partie de la Cinquième race. Elle se divise également en sept sous-races, dont seules cinq existent encore aujourd’hui.

La Cinquième race, ou race aryenne, comprend : [1] les Indiens (tribus à la peau claire), [2] les jeunes Sémites (Assyriens, Arabes), [3] les Iraniens, [4] les Celtes (Grecs, Romains et leurs descendants), [5] les Teutons (Germains et Slaves).

Naturellement, la Sixième et la Septième race racine doivent encore venir. Mais de ce qu’elles seront ou devraient être, nous parlerons plus tard ; pour l’instant, revenons à l’histoire.

Ceux qui s’intéressent aux détails peuvent se référer à l’ouvrage de S.A. Stulgińskis « Légendes cosmiques de l’Orient », déjà publié à plusieurs reprises, par exemple : Moscou, « Sfera », 1991, ou à l’ouvrage d’Édouard Schuré « Les Grands Initiés », également réédité chez nous (Kalouga, 1914, réimpression Moscou, 1990).

Ainsi, c’est des Atlantes que les Égyptiens reçurent le relais des connaissances ésotériques. D’ailleurs, les Européens ont longtemps considéré les Égyptiens comme les créateurs de toutes les connaissances ésotériques, estimant qu’avant eux, personne d’autre n’existait sur Terre : la théorie des races racines ne s’est formée qu’à la fin du XIXe siècle. C’est alors que le mythe semi-oublié de l’Atlantide reçut un regain d’intérêt (rétrospectif), et les représentations indiennes des périodes historiques mondiales (les kalpa-yuga), qui durent des centaines de milliers d’années, y jouèrent bien sûr un rôle.

D’autant plus qu’au début de l’ère du Taureau, c’est-à-dire au IVe millénaire avant notre ère, des cultures commencèrent à se former non seulement en Inde et en Égypte, mais aussi en Mésopotamie, en Chine et au Mexique. Et bien qu’elles se soient développées indépendamment, elles partagent de nombreux points communs. Mais qu’est-ce que l’ère du Taureau ?

L’ère du Taureau

À cette époque, la pensée humaine était mythologique : le mythe s’avérait être le meilleur moyen de comprendre et de mémoriser les liens entre les phénomènes. Nous parlons, par exemple, d’éclipses de Soleil et de Lune lorsque, du point de vue d’un observateur terrestre, les deux astres se trouvent près des nœuds de leur orbite, dont la différence en latitude est faible. Les anciens disaient : « Le Dragon dévore la Lune (ou le Soleil) », et cela signifiait la même chose pour eux. Vous souvenez-vous du petit Mitia chez Alexis Tolstoï ?

Il parlait très, très bien. Mais il appelait seulement le cheval en bois « vévit », le chien « avava », et l’ours en peluche « Patapoum ». Ainsi, Mitia comprenait mieux, et le cheval, le chien et l’ours le comprenaient mieux aussi.

Ici, l’occultiste expérimenté Alexis Tolstoï, soit dit en passant, aborde un problème ésotérique important que les censeurs illettrés des années 1930, heureusement, n’ont pas remarqué. On sait que l’embryon, puis l’enfant, répètent en quelque sorte l’histoire du développement des organismes supérieurs : sortie du milieu aquatique vers l’air (les branchies se transforment en poumons), transition progressive des formes inférieures de perception vers les formes supérieures, acquisition de la raison. Les occultistes, quant à eux, pensaient que l’embryon et l’enfant répétaient également les étapes du développement spirituel des sept races mentionnées : un petit enfant, qui ne sait pas encore parler, communique avec le monde environnant de manière télépathique, puis cette capacité se perd.

Vous souvenez-vous de « L’Histoire des jumeaux » dans l’ouvrage de Pamela L. Travers sur Mary Poppins ? (Moscou, 1972). « Vous voulez dire qu’ils comprenaient les étourneaux et le vent, et… — Et les arbres, et le langage des rayons de soleil et des étoiles, — oui, oui, oui, — dit Mary Poppins. /…/ Il n’y a rien à faire. Il n’y a pas un seul être humain qui s’en souvienne après avoir atteint l’âge d’un an. » Bien sûr, il s’agit d’une description très imagée et simplifiée du problème, mais il ne fait aucun doute que Pamela Travers connaissait cette théorie : en Occident, les bases de l’ésotérisme sont accessibles à tous et font partie intégrante du « bagage culturel », comme le disent les Allemands, c’est-à-dire de l’héritage culturel.

Cette théorie ne surgit pas de nulle part. Vous-mêmes, bien sûr, ne vous en souvenez pas, mais si quelqu’un a vécu aux côtés d’un petit enfant, il a pu constater qu’entre l’enfant et sa mère existe, pendant de longues années, jusqu’à sept ans (!), un lien invisible des plus étroits, un champ commun : ils forment un système unique, comme la Terre et la Lune. L’enfant pleure quand sa mère s’éloigne, la mère tombe malade – l’enfant tombe malade aussi, et inversement, etc.

Les anciens la connaissaient également, bien qu’ils en donnaient, bien sûr, des explications plus primitives. Une vieille légende raconte qu’un roi voulut savoir quelle était la première langue apparue sur Terre. Il rassembla plusieurs dizaines de nouveau-nés de différentes nationalités et interdit aux nourrices de leur parler, attendant qu’ils parlent d’eux-mêmes. Et ils parlèrent… en hébreu ancien. (D’après la fin de la légende, celle-ci fut composée par des rabbins à la charnière de notre ère.)

Ainsi, pour expliquer les régularités du monde visible et invisible, l’homme de l’ère du Taureau utilisait des légendes et des mythes. Les mythes naquirent en effet comme des descriptions de phénomènes observés, dans le langage de l’époque. Ce ne furent donc pas les planètes qui reçurent les noms des dieux, comme on l’a longtemps cru, mais l’inverse : les images des dieux et des héros émergèrent comme le reflet des phénomènes terrestres et célestes. C’est durant la période de l’ère du Taureau que se constituent également les grands mythes cosmogoniques (universels).

Au fondement des mythes cosmogoniques de cette époque repose l’idée d’un chaos primordial, d’où naissent le ciel, la Terre et les autres éléments. Ils émergent par la division des éléments unis dans l’œuf du monde (Égypte, Inde) ou dans l’océan primordial (Sumer). Il est possible que le motif de la division de cette « unité indifférenciée » remonte à l’ère des Gémeaux – d’où la récurrence du thème des jumeaux dans de nombreuses mythologies (Gilgamesh et Enkidu chez les Sumériens, Yama et Yami chez les Indiens, les Jumeaux célestes et terrestres chez les Indiens de l’ancienne Mésoamérique, et enfin plus tard les Dioscures, Castor et Pollux).

Au lieu d’un Dieu-Créateur unique, il existe tout un panthéon de dieux de rangs divers, dont l’hierarchie est constamment changeante. Quant à leur propre généalogie, les hommes la faisaient remonter à la première paire d’êtres humains, soit créés par les dieux à partir d’argile (Sumer, Égypte), soit simplement engendrés par eux dans le mariage (Inde, Mexique).

Cependant, une fois le monde créé, il est, pour les hommes de cette époque, cyclique : dans la nature, tout se répète. Le monde est tel qu’il était depuis le début des temps et le restera jusqu’à la fin. Aucun changement n’est seulement impossible, il est tout simplement superflu. « Et Dieu vit que cela était bon » – phrase d’une source plus tardive, mais qui porte l’écho des conceptions de l’ère du Taureau sur la « fermeture spatio-temporelle du monde », comme l’écrit Vladimir Romanovitch Arseniev (*Bêtes – Dieux – Hommes*, M., 1991).

C’est pourquoi, soit dit en passant, les cultures du Taureau ne connaissent pas la peur de la mort : pour elles, la mort n’est pas une disparition totale, un départ définitif, mais simplement la fin d’un cycle, suivi d’un autre cycle dans l’au-delà, dans une autre vie, puis d’un nouveau cycle sur Terre, cette fois sous les traits d’un descendant. D’où la formation des idées de réincarnation (les nouvelles incarnations de l’âme) et des mythes de dieux mourants et ressuscitants.

Les traces de cette conscience mythologique se retrouvent, soit dit en passant, dans l’ésotérisme moderne. Pour caractériser un phénomène, nous disons « Vénus », car c’est plus court. Pourtant, ce mot a depuis longtemps perdu tout lien avec « l’étoile du matin » et même avec les divinités de l’Antiquité qui lui étaient consacrées : pour nous, c’est un archétype dynamique, un complexe symptomatique et symbolique, un système d’associations qui évoluent lentement mais sans cesse, tout en conservant une certaine base, une « monade ».

Oui, Vénus est avant tout le symbole de l’art et de l’amour. Elle est liée au Taureau par une affinité de caractères, raison pour laquelle le Taureau est considéré comme son « domicile » ou sa « maison ». Mais le Taureau est aussi le lieu d’exaltation de la Lune, et la Lune est le symbole de la fertilité, de la sagesse (sa double corne) et de la sensibilité aux vibrations subtiles, aux « fluides ».

Pourtant, le Taureau possède ses propres particularités. Il représente avant tout l’un des quatre éléments, la terre, et les caractéristiques des archétypes de la Lune et de Vénus s’en trouvent modifiées : la sensibilité lunaire aux vibrations subtiles s’affaiblit (durant l’ère du Taureau, aucune nouvelle découverte n’est faite dans le monde invisible ; les hommes s’en remettent non à l’intuition, mais à l’autorité des « initiés supérieurs »), tandis que la capacité de fertilité s’intensifie (l’agriculture, en tant qu’activité la plus répandue dans les sociétés de l’ère du Taureau).

C’est durant cette période que naissent les cultes de la fertilité fondés sur le principe féminin, et non masculin (le Taureau est un signe « féminin »). Pourtant, l’amour (le sexe) et la fertilité (la maternité) ne sont pas encore différenciés : Isis en Égypte, Inanna en Mésopotamie, et même plus tard Ishtar en Babylonie ou Anahit en Arménie, combinent en elles des éléments des archétypes de la Lune et de Vénus, ou sont simplement considérées comme des déesses lunaires.

« La Grande Mère » des peuples méditerranéens, aussi appelée Sorny-Ekva (« la Vieille Dorée ») chez les Mansis et les Vogouls, ou encore Chak Kit chez les Olmèques, ou encore la célèbre Cybèle, incarne un archétype lunaire-terrestre indifférencié (le système mère-enfant), symbole d’une unité encore indistincte entre la fertilité des êtres intelligents et non intelligents.

Ensuite, le Taureau accumule et thésaurise – réserves de nourriture, valeurs matérielles, terres, connaissances, œuvres d’art. Les sociétés du Taureau sont autosuffisantes, elles ne s’intéressent pas à la vie des autres peuples. D’où le fait que les habitants de telles sociétés se désignent souvent eux-mêmes comme « les hommes », tandis que les étrangers sont qualifiés d’« étrangers », de « visiteurs » ou, comme plus tard les Grecs, de « muets » (barbares).

En même temps, le Taureau est le protecteur des arts, leur connaisseur, et souvent même leur auteur. C’est durant l’ère du Taureau que se constituent (se formalisent) les principales gammes de couleurs et la symbolique des couleurs. Des œuvres d’art sont créées, qui traversent parfois les millénaires : statues de pierre peintes, temples et tombes, vases et parures. Mais Vénus dans le Taureau est une exécutante, non une créatrice, et les modèles choisis se répètent d’âge en âge, de siècle en siècle.

Le Taureau n’est pas un théoricien, c’est un praticien : il n’émet pas de généralisations, mais accumule simplement de nouvelles données, enrichissant les statistiques qui seront utilisées par les hommes de l’ère suivante. Ses sciences sont appliquées : la géométrie, l’astronomie, la médecine ne servent qu’à organiser la vie quotidienne, à « organiser le travail », comme on dirait aujourd’hui.

De plus, elles sont complexes : la géométrie ne se sépare pas de la géomancie, l’astronomie de l’astrologie, la médecine de la magie. Elles ne se distinguent pas non plus dans la conscience des hommes qui s’y adonnent, lesquels sont généralement des prêtres, une « caste d’initiés ». Et ce n’est pas tant le caractère secret de ces connaissances qui est en cause, que la nécessité de les préserver et d’en assurer la continuité : l’écriture n’existe pas encore.

D’où les formes masculines des dieux lunaires : Thot chez les Égyptiens, Nanna chez les Sumériens, Chandra chez les Indiens, en tant qu’inventeurs de l’écriture et de l’enseignement, protecteurs de la magie et de la médecine. Au début de l’ère du Taureau, les dieux et déesses lunaires occupent les premières places dans les panthéons (d’autant plus que la Lune est la base des plus anciens calendriers).

Le Taureau est conservateur et fidèle aux traditions. Durant l’ère du Taureau, les opérations purement scientifiques prennent un caractère rituel, s’ancrent dans des hymnes et des mythes pour mieux être mémorisées. C’est aussi durant cette période, à la fin de l’ère du Taureau, que sont élaborés les premiers systèmes d’écriture – encore une fois pour fixer les connaissances accumulées.

Quant aux rituels, ils reposent sur le sentiment (car le Taureau est avant tout une question de sentiment, non de déduction logique). Imaginez une cérémonie d’initiation sacerdotale. Un jeune homme arrive au temple. On le lave rituellement, on l’habille de vêtements sacrés, on prononce des prières ou des incantations. On le fait passer par un couloir sombre, décoré d’images des dieux les plus terrifiants de l’au-delà. Il subit des épreuves de douleur, passe de longs moments seul, sans nourriture ni boisson. S’il les supporte toutes, on lui fait prêter serment de loyauté, et il devient alors le gardien des traditions ancestrales. Quels sentiments intenses il a dû éprouver !

Ceux qui souhaitent en savoir plus sur ces rites peuvent se tourner vers le magnifique film de Jerzy Kawalerowicz “Le Pharaon”, adapté du roman de Bolesław Prus, ou vers la nouvelle du même Édouard Schuré “La Prêtresse d’Isis” (Saint-Pétersbourg, 1993). Il existe également un excellent roman, “La Fille de Montezuma”, de Rider Haggard. Il ne faut pas croire que les auteurs de ces œuvres se sont contentés d’imaginer des histoires ou de réinterpréter des sources accessibles : ces livres sont écrits, en général, par des personnes dotées d’une mémoire génétique, familiale ou karmique, peu importe le nom qu’on lui donne. Après tout, J.R.R. Tolkien n’était pas l’auteur de nouveaux mythes celtes, mais un réanimateur inspiré de mythes anciens.

Ainsi, l’ère du Taureau représente la pose des “fondations” des principaux mythes cosmogoniques, une ritualisation maximale des actes et l’accumulation de statistiques. Pour les habitants de l’ère du Taureau, le monde est un tout unifié et cohérent, et les habitants du monde invisible sont tout aussi réels que ceux du monde visible. Pour communiquer avec l’un et l’autre, il existe des règles précises, et si on les suit à la lettre, on peut obtenir le résultat souhaité. Il y a des personnes qui connaissent ces règles (les prêtres), et d’autres qui sont contraintes de faire appel à eux et de payer pour leurs services. Le monde est bien organisé et logique, et il n’y a rien à y changer.

Cette vision du monde est simple et pratique. Il n’est donc pas surprenant que de nombreuses cultures traditionnelles conservent encore aujourd’hui des traces de “taurinités” : d’abord, l’Inde et la Chine, bien qu’il s’agisse, bien sûr, non pas de l’ensemble du pays, mais seulement de certains groupes confessionnels ou ethniques. Ensuite, certaines populations africaines — les Béninois, les Ashanti, et bien d’autres. Cependant, la majorité des cultures ont progressé et sont passées à l’ère du Bélier, qui a marqué une nouvelle phase du développement de la conscience humaine, tant collective qu’individuelle.

En résumé, on peut dire que la chronologie que nous avons choisie permet d’ordonner de nombreux éléments de l’histoire humaine qui échappent à toute systématisation par d’autres calendriers ou chronologies. Cependant, la chronologie précessionnelle n’est pas le seul moyen ésotérique de diviser l’histoire. Il existe des divisions plus grandes et plus petites, par exemple des cycles de cinq cents ans, avec lesquels nous devrons encore nous familiariser. La chronologie précessionnelle permet d’analyser, avec une relative précision, une période de dix mille ans dans un sens ou dans l’autre, à partir d’aujourd’hui, et c’est tout ce dont nous avons besoin dans ce cas.

Époques anciennes

Une autre illustration de l’efficacité de la chronologie précessionnelle peut être la tradition ancienne d’associer aux archétypes planétaires certains métaux, ou, plus largement, certains éléments du tableau périodique de Mendeleïev. Comme on le sait, le métal de Vénus, et donc du Taureau, est le cuivre. Le IVe millénaire av. J.-C. marque le début de l’âge du cuivre et du bronze. Le métal de Mars, et donc du Bélier, est le fer : le début de l’ère du Bélier (IIe millénaire av. J.-C.) coïncide avec le début de l’âge du fer.

Selon cette logique, l’ère précédente des Gémeaux, gouvernée par Mercure (VIe – Ve millénaire av. J.-C.), devrait correspondre au mercure. Cependant, on ne peut fabriquer ni bijoux ni armes avec du mercure. Que faire alors ? La réponse nous est donnée par l’alchimie : “Le mercure est la mère de la pierre”, croyaient les anciens. “Le père” de la pierre, soit dit en passant, était le soufre. Et que donne la combinaison du mercure et du soufre ? Le cinabre, un minéral rouge, une teinture rouge très pratique pour peindre sur les parois des grottes ou pour se maquiller le visage et la poitrine avec des motifs de guerre, et plus tard, une substance magique essentielle dans les expériences alchimiques.

L’ère des Gémeaux correspond à la fin de l’âge de pierre, au système tribal, au culte des ancêtres et des esprits de la nature : montagnes, eau, forêt. À cette époque, la pensée logique dominait : les gens cherchaient à comprendre les causes des événements par le raisonnement. Bien sûr, ils ressentaient la présence du monde invisible, mais leurs connaissances étaient trop limitées. C’est pourquoi ils avaient des mythes cosmogoniques mineurs (locaux), différents pour chaque tribu, bien qu’ils aient une structure similaire.

Daniel Defoe décrit une telle mythologie dans le dialogue entre Robinson et Vendredi. Robinson demanda à Vendredi : “Qui a créé la mer et la terre sur laquelle nous marchons, qui a créé les montagnes et les forêts ?” Il répondit : “Un vieil homme nommé Benamuckee, qui vit très, très haut.” Il ne pouvait rien me dire de plus sur cette personne importante, si ce n’est qu’il était très vieux, bien plus vieux que la mer et la terre, plus vieux que la lune et les étoiles.”

Notre aire judéo-chrétienne n’a pas conservé de tels mythes, mais ils existent encore dans des cultures en voie de disparition, perdues à la périphérie des civilisations technologiques modernes, des Aborigènes d’Australie aux Yanomami, récemment découverts par Vitaly Sundakov dans les profondeurs de l’Amazonie (voir, par exemple, “Komsomolskaïa Pravda”, édition du samedi du 22 juillet 1994).

Ces mythes incluent généralement un Dieu-Créateur unique — rappelez-vous “Maître de la Vie” de Hiawatha dans “Le Chant de Hiawatha” ou “Créateur de la Vie” de Kiangnik de la tradition des Esquimaux asiatiques, mais il ne s’agit pas du monothéisme ultérieur, plutôt d’une représentation primitive et personnifiée du début de toute existence.

Les peuples des cultures “géminiennes” font remonter leur propre généalogie directement à ce Dieu-Créateur, ou, dans le pire des cas, aux animaux qu’il a créés : les gens du clan du Lapin, les gens du clan du Cygne… Ils n’avaient pas de prêtres, mais des chamanes, dont le rôle était limité, car chacun pouvait entrer en contact avec le monde invisible. (Comme on peut le voir, le chamanisme est un phénomène très ancien.) Chaque chasseur pouvait dessiner à la cinabre sur l’écorce ou sur la paroi d’une grotte l’image d’un bison et demander qu’il devienne une proie. Chacun pouvait dessiner l’image d’un ennemi et le transpercer d’une flèche, ou modeler une figurine d’une jeune fille aimée avec de l’argile et l’enduire de graisse pour gagner son affection. C’était naturel. On peut dire qu’à cette époque, il n’existait pas d'”ésotérisme” en tant que doctrine réservée à un cercle restreint : en pratique, tous étaient ésotériques, et le chamane était “élu” simplement parce qu’il était choisi pour le poste officiel de responsable des rites, libéré de ses autres tâches. L’histoire des doctrines ésotériques n’est en réalité pas si longue.

Pendant l’ère du Taureau, cette “autonomie” était déjà interdite, et il n’était plus possible d’apprendre comment se déroulaient les rites magiques complexes, si ce n’est auprès des prêtres, qui gardaient jalousement ce privilège pour eux-mêmes.

Les époques encore plus anciennes, l’ère du Cancer et l’ère du Lion, s’accordent bien avec l’idée des âges d’argent et d’or, car le métal du Cancer est l’argent et celui du Lion est l’or. Cependant, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre : les gens des Xe – VIe siècles av. J.-C. ne mangeaient pas dans de la vaisselle en or ou en argent, et leur vie n’était pas aussi insouciante que les Grecs anciens plus tardifs se l’imaginaient. Le Lion et le Cancer désignent simplement un type dominant de conscience — “d’identité”, comme on aime le dire en Occident. Le Cancer représente la formation de la famille, même polygamique, la création de son propre “nid” et l’acquisition d’ancêtres, tandis que le Lion incarne l’exercice du droit du plus fort, le droit de choisir un partenaire, qu’il faut confirmer par un duel avec un autre prétendant.

Il est également possible que le Cancer, symbole du principe féminin et du matriarcat, ait engendré l’image de la Dame des Bêtes, qui nous est parvenue sous la forme de Potnia Theron dans les mythes crétois (ère du Taureau). De même que les traits héréditaires se transmettent souvent à travers les générations, du grand-père au petit-fils, un signe “féminin” (le Taureau, IVe – IIe millénaire av. J.-C.) a pu réactiver le mythe d’un autre signe “féminin” (le Cancer, VIIIe – VIe av. J.-C.).

Les conceptions ésotériques de ces époques étaient encore plus primitives : le Cancer, autre signe féminin, ne représentait pas seulement le matriarcat, mais aussi le polythéisme — chaque pierre, chaque pas et chaque action avait son propre esprit, qu’on ne pouvait pas contrôler, seulement apaiser ; le Lion, signe masculin, ne représentait pas tant le patriarcat que, plus précisément, l’absence de liens matrimoniaux et familiaux stables, la coexistence d’individus solitaires, s’identifiant pleinement aux forces du monde invisible : l’homme est à la fois mortel et immortel. Il invoque le nom d’une divinité ou d’un esprit immortel et, croyant que celui-ci lui a transmis sa force, accomplit des exploits qu’il juge impossibles dans son “état mortel”.

De nos jours, il ne reste presque plus de cultures de ce type. Quant aux autres, nous en reparlerons si le temps le permet. Lors de la prochaine conférence, nous devrons passer à l’ère du Bélier.

L’Égypte ancienne

Si nous avons le temps, nous pouvons encore parler un peu de l’Égypte ancienne, car ensuite nous n’y reviendrons plus.

L’histoire de l’Égypte ancienne, comme il a déjà été mentionné, s’inscrit assez bien dans le cadre de l’ère du Taureau. Vers le milieu du IVe millénaire avant notre ère, les royaumes du Nord et du Sud se formèrent. Au début du IIIe millénaire, la construction des pyramides commença. Les pyramides et les temples sont considérés comme la preuve la plus importante du haut niveau de connaissances des Égyptiens.

Il existe de nombreuses théories sur ce que sont les pyramides. Au début de notre siècle, le savant allemand Netling découvrit une correspondance entre certaines dimensions de la pyramide de Khéops et les distances dans le système solaire. Sur cette base, il supposa que les Égyptiens connaissaient les planètes transsaturniennes, c’est-à-dire Uranus, Neptune et Pluton, découvertes seulement au cours des deux derniers siècles. Qui plus est : selon lui, la pyramide prévoyait l’existence d’une autre planète entre les orbites de Saturne et d’Uranus. En 1977, bien après la mort de Netling, on y découvrit en effet le planétoïde Chiron — une planète, mais très petite. Netling émit d’autres hypothèses astronomiques similaires, mais elles n’ont pas encore reçu de confirmation.

De nos jours, les dimensions des pyramides, en particulier celles de Khéops, sont activement étudiées dans divers pays. On fabrique de petits modèles de pyramides en bois, en métal et dans d’autres matériaux, souvent ouverts (structure en treillis) plutôt que fermés. Les plantes y poussent plus vite, les lames de rasoir s’aiguisent, et une personne assise dans une pyramide acquiert des capacités paranormales. (Pour en savoir plus sur les pyramides, on peut consulter, par exemple, les ouvrages suivants : Catalina, Tsellar. L’Architecture du pays des pharaons. Moscou, « Budvydav », 1990 ; et Toth, Max ; Nielsen, Greg. Pyramid Power. Fribourg, 1988.)

Voici l’explication : la forme de la pyramide repose sur le carré et le triangle, la quaterne et la triade — deux symboles représentant deux principes opposés, à l’image du yang et du yin. Additionnées, la triade et la quaterne donnent le chiffre sept. Toute cosmogonie ancienne est structurée en quatre directions horizontales (nord, est, sud, ouest) et trois verticales (ciel, terre, monde souterrain). Et si l’on se souvient que les pyramides étaient consacrées au culte du Soleil, il devient clair que, qu’ils l’aient voulu ou non, leurs bâtisseurs ont enregistré les principales lois régissant notre système solaire…

Je m’explique. Les nombres de un à dix sont simples, ils correspondent aux planètes. La triade représente les trois planètes les plus proches du Soleil : Mercure, Vénus, la Terre (ou, selon l’hypothèse de Netling, la Pré-Mercure, Mercure, Vénus). La quaterne correspond aux quatre autres connues des anciens : la Lune, Mars, Jupiter, Saturne. La Lune n’est pas simplement un satellite de la Terre ; dans les théories ésotériques, elle occupe une place très importante, et mérite donc pleinement le rang de planète. Une autre triade (les planètes transsaturniennes) complète la dizaine jusqu’à dix. Aujourd’hui, on pense que les anciens, bien qu’ils ne pussent observer les planètes transsaturniennes, en pressentaient l’existence. Et la dizaine est le symbole du système solaire. C’est un nombre d’un ordre supérieur. Par conséquent, les centaines et les milliers symbolisent les étoiles, les galaxies, les métagalaxies, et ainsi de suite.

En abordant l’histoire de manière objective, il est difficile de supposer que les Égyptiens comprenaient, comme nous, toutes ces relations complexes. Cependant, ils observaient et mémorisaient. Ils n’inventaient rien, ils se contentaient de fixer les lois du monde qui les entourait. Il n’est donc pas surprenant que leurs notes se soient révélées exactes : notre monde est unique, tant dans le plus grand que dans le plus petit. C’est ce qu’affirmait Hermès Trismégiste, savant génial ayant vécu trois mille ans avant notre ère à Khmoun (ce mot signifie d’ailleurs « huit » — cf. l’hébreu « shmoune », c’est-à-dire les quatre paires des premiers dieux, mâles et femelles). Le système décimal ne provient pas du fait que l’homme a dix doigts, mais parce que le système solaire lui-même est décimal. Ils ne pouvaient pas construire leurs pyramides autrement : tout ce que l’homme crée est inévitablement fondé sur les lois générales de l’Univers.

Het Monster. Histoire des enseignements ésotériques. Conférence 3. L’ère du Bélier

L’ère du Bélier commença avec une nouvelle grande migration des peuples.

En général, les migrations ont clairement favorisé le progrès de la conscience humaine, c’est-à-dire l’élimination des vestiges de conscience des anciennes ères et le développement de nouvelles. Là où un tel mouvement n’eut pas lieu, les traits des anciennes ères pouvaient persister pendant des millénaires. Le passage d’une ère à une autre prend, comme il a été dit, plusieurs siècles, et de plus, différentes tribus se mettaient en route à des moments différents ; c’est pourquoi, pour nous, ce qui compte n’est pas tant la datation précise que le tableau général.

Pourquoi, au fait, ces migrations ?

Pendant longtemps, dans la science occidentale, et encore plus dans la science soviétique-marxiste (Engels F., Anti-Dühring), prévalait l’idée que : 1) les peuples sauvages « épuisaient » toutes les ressources de leur territoire natal et partaient à la recherche de nouveaux lieux de subsistance ; 2) les habitants des régions au climat défavorable (devenues telles, par exemple, à la suite d’un englacement) cherchaient à gagner des terres plus chaudes.

Sans nous référer pour l’instant à Arnold Toynbee, Mircea Eliade ou autres méta-historiens, rappelons Boris Fiodorovitch Porshnev, l’un des premiers (encore à l’époque soviétique) à oser avancer une autre hypothèse : les jeunes quittaient les anciens territoires parce qu’ils ne supportaient plus la dictature des aînés, leur fidélité aveugle aux traditions et les exigences d’obéissance des cadets (le conflit « pères et enfants » est en réalité éternel). — Voir Porshnev B.F. Sur le début de l’histoire humaine (Problèmes de paléopsychologie. Moscou, « Mysl », 1974).

Il est vrai que, une fois arrivés dans un nouveau lieu, les jeunes créaient leurs propres traditions, puis devenaient à leur tour des anciens, et tout recommençait…

Donc, au début du IIe millénaire avant notre ère, les Indo-Aryens envahirent l’Inde et l’Iran depuis le nord.

Les Indo-Aryens étaient de peau claire (« la première sous-race de la cinquième race », comme le disent les théosophes). Ils repoussèrent vers le sud les Dravidiens à la peau foncée (restes de la quatrième race) qui vivaient là et commencèrent à façonner la culture indienne.

Depuis la Mésopotamie jusqu’en Palestine, les Chamites-Cananéens (Phéniciens) se mirent en route, apportant avec eux l’habitude du commerce et l’alphabet phénicien (une version modifiée de l’akkadien).

On les appelait Chamites parce que, selon la tradition, les trois fils de Noé biblique — Sem, Cham et Japhet — sont considérés comme les ancêtres des peuples, voire de groupes entiers de peuples. Ainsi, Sem devint l’ancêtre des Sémites, c’est-à-dire des Juifs et des Arabes, ainsi que d’autres peuples ; Cham donna naissance aux Chamites, c’est-à-dire aux peuples du Sud, principalement à la peau foncée (Éthiopiens, Phéniciens) — leurs langues, bien que apparentées à la sémitique, s’en étaient déjà éloignées bien davantage. Enfin, les peuples japhétiques, descendants de Japhet, vivaient sur les rives de la mer Noire et dans le Caucase (Arméniens, Géorgiens et de nombreux petits peuples).

Nikolaï Iakovlevitch Marr (1864-1934), fils d’un Écossais et d’une Géorgienne, grand linguiste russe, auteur d’une théorie originale de la sémantique systémique (l’origine de tous les mots à partir de quatre racines primitives : sal — ber — yom — rosh), écrivit à leur sujet et sur leurs langues. Il n’eut pas le temps de formuler sa théorie, qui fut exposée par ses élèves et déplut beaucoup à Staline : « c’est… de la divination sur marc de café » (I. Staline. Le Marxisme et les questions de linguistique, p. 33).

Alors, si jamais vous tombez sur des tomes épais, blancs avec des dorures, des œuvres de N.Ia. Marr dans une bibliothèque, ne manquez pas de les lire : vous y trouverez bien des choses intéressantes.

Depuis la ville d’Our en Mésopotamie, Abraham, fils de Térah, part avec toute sa famille à la recherche d’une vie meilleure en Canaan (Phénicie) — c’est le début de l’histoire des Juifs. Il n’est pas surprenant que le nom « Av-Ra’am » signifie « Père du peuple ». Depuis l’Arabie jusqu’en Syrie et en Mésopotamie, des tribus nomades sémitiques se mirent en route.

Cependant, les Juifs restèrent longtemps un peuple nomade primitif. Ils ne s’installèrent pas immédiatement en Palestine, mais allèrent aussi en Égypte, puis revinrent, et Abraham, avec son épouse Sara et son frère Nahor, fut longtemps considéré comme un dieu-ancêtre, dont le culte persista presque jusqu’à la captivité assyrienne (VIIe siècle av. J.-C.).

En Grèce, à nouveau depuis le nord, les tribus achéennes envahirent le pays — c’est le début de l’histoire des anciens Grecs.

Les Achéens repoussèrent les peuples qui y vivaient — les Driopes, les Cariens, les Pélasges (Peleshet) — d’abord vers les îles méditerranéennes, puis en Afrique, en Asie Mineure et en Palestine. D’où le nom « Philistins » — Palestiniens.

Selon certaines hypothèses, à cette même époque, une nouvelle vague de peuplement de l’Amérique du Sud est en cours : des Olmèques ou d’autres tribus inconnues envahissent les territoires du Mexique, de la Colombie et du Pérou, bouleversant la proto-civilisation agricole.

Certains Égyptiens ne se sont nulle part déplacés (ce qui, probablement, a contribué à les maintenir si longtemps dans l’ère du Taureau). Pendant cette période, l’Égypte s’unifie sous l’autorité de Thèbes — également la ville des Cent Portes, bien que non dorées. Les Grecs l’appelaient ainsi, par opposition à leurs propres Thèbes de Béotie, qu’ils nommaient les Thèbes aux Sept Portes. Cependant, les Égyptiens ne restèrent pas inactifs : ils menèrent des campagnes militaires et conquirent les pays voisins — la Nubie, la Syrie, la Palestine — ou furent eux-mêmes conquis (les Hyksôs, puis les Perses, puis Alexandre le Grand).

Pourtant, cet « échange » jusqu’à la fin de l’ère du Bélier a produit des résultats importants : des éléments de la culture égyptienne, et surtout de son ésotérisme — c’est-à-dire une vision du monde visible et invisible — se sont transmis à de nombreux voisins, depuis les Ashanti au sud-ouest jusqu’aux tribus indiennes au nord-est, comme nous aurons encore l’occasion de le mentionner. Les Égyptiens eux-mêmes, comme il se doit pour des Taureaux, n’ont presque rien retenu de ces influences, comme en témoigne l’exemple du pharaon Akhenaton.

Vers 1500 av. J.-C., lorsque Moïse conduit les Hébreux hors d’Égypte, le pharaon Aménophis IV, qui prend le nom d’Akhenaton, tente d’instaurer le culte du dieu solaire unique — Aton. À sa mort, ce culte « monothéiste » prend fin : les Égyptiens ne se sont pas déplacés, restant dans l’ère du Taureau, et le culte du « Maître » ne s’est pas implanté. Cependant, les Hébreux, en quittant l’Égypte, emportèrent cette idée avec eux, et dès le Xe siècle, leur premier royaume unifié d’Israël et de Juda apparaît (Salomon ibn Daoud, paix sur eux deux — la dynastie des Salomonides). Une rechute de la « conscience taurine » se manifeste chez les Hébreux lorsque Moïse, sur le mont Sinaï, s’entretient avec Dieu pour recevoir de Lui les tables de l’unicité divine, tandis que ses coreligionnaires fabriquent un veau d’or pour l’adorer.

Yahvé avait une épouse, nommée Anat, protectrice de la ville d’Hébron, dont les exploits de guerrière étaient décrits dans le « Livre des Guerres de Yahvé », aujourd’hui perdu ; il y avait aussi le dieu de la guerre Laḥem, la déesse de la mort Môt, le dieu solaire Shamaš, et bien d’autres.

Mais l’État « bélier » chez les Hébreux s’est révélé fragile. L’archétype principal des Hébreux, les Poissons (ou plus précisément le quinconce Poissons-Scorpion), est mal compatible avec les principes du Bélier, et Yahvé est en réalité un dieu saturnien, donc très indirectement lié au Bélier. L’idée des Hébreux n’atteint son apogée qu’à l’ère des Poissons, c’est-à-dire pratiquement à notre époque. Mais cette idée était initialement anti-étatique, donc la dispersion (Galout) est une loi naturelle, et non une punition divine. Et cette dispersion a commencé bien avant la destruction du Temple par l’empereur Titus (en 70 ou 9 ap. J.-C.).

Vers le milieu du IIe millénaire av. J.-C., cette transition était largement achevée. Vers 1400 av. J.-C., le chef chinois Pan Geng conduit sa tribu vers le fleuve Jaune et fonde la « grande cité de Shang », donnant son nom à la dynastie et à l’époque de l’histoire chinoise (Avdiev V.I., Histoire de l’Orient ancien, Moscou, « Vyschaïa chkola », 1969).

Partout, de nouveaux royaumes se formèrent, qui commencèrent immédiatement à se faire la guerre. L’élément du Bélier est celui du feu, dévorant et consumant : Shiva déversa sa semence féconde dans le feu d’Agni, et naquit le dieu de la guerre Skanda, aussi appelé Kārttikeya, Maṅgala et Kujā. Une longue période de conquêtes et de formation d’empires commença ; c’est pourquoi, dans les cartes du Tarot, l’archétype du Bélier est associé au IVe arcane, l’omnipotent « Empereur » ou « Maître ».

Le Bélier est considéré comme la « maison » de Mars. C’est avant tout un principe masculin, la fécondation du champ. Dans les mythes cosmogoniques, le motif de la fécondation ou de l’auto-fécondation apparaît (le célèbre liṅga de Shiva, Atoum égyptien « qui s’est fécondé lui-même », les cas d’automutilation parmi les dieux et titans grecs, et enfin le serment « en posant la main sous la cuisse » chez les peuples sémitiques et autres).

La cuisse (en hébreu : yareḥ, « la partie supérieure de la jambe ») est bien sûr une version ultérieure. Cf. les commentaires de N.M. Mikhelski et du père P. Florenski. En général, tous les passages de la Bible concernant les organes sexuels ont été soigneusement corrigés, bien qu’il soit possible de les comprendre. On jurait précisément en posant la main sur les parties génitales. Il n’est pas surprenant qu’ensuite, chez les Romains, ces parties aient été appelées verenda, du mot vere — « véritablement ».

Ce même Bélier, c’est-à-dire le bouc ou le bélier, symbole ancien de l’élément feu, était le symbole du sacrifice expiatoire et purificateur. D’où le « bouc émissaire » chez les anciens Hébreux — un bouc noir sur lequel étaient placés tous les péchés du peuple, puis il était chassé dans le désert, dédié au démon Azazel. Et l’abondance de divinités cornues, à pattes de bouc ou simplement semblables au bouc : le Poisson-Chèvre Ea, dieu de la sagesse chez les Babyloniens, le bélier à la Toison d’or chez les Grecs, etc.

Mars le guerrier a remplacé Mars l’agriculteur, car le métal de Mars est le fer. Vers 1500 av. J.-C., la plupart des peuples maîtrisaient déjà le fer. Les dieux masculins de la fertilité, paisibles pendant l’ère du Taureau, ne connurent plus de repos. Le dieu masculin (yang) de la fertilité se transforma en dieu de la guerre, « personnification de la férocité guerrière, source de destruction, de ruine et de carnage » (Légendes et récits de la Grèce antique et de la Rome antique, compilés par A.A. Neuhardt, Moscou, « Pravda », 1987). Ainsi, à l’image de l’homme, d’abord pur symbole de la force yang, s’ajoutèrent les notions de violence et de guerre, qui, hélas, ont durablement façonné la conscience et l’autoconscience de l’individu et de la société.

Un exemple classique est Arès chez les Grecs, ou Mars chez les Romains (Maevr). D’abord dieu de la fertilité et de la force masculine, à l’âge du fer il devint une divinité cruelle exigeant du sang. Avant le début d’une guerre, surtout contre un adversaire supérieur, on sacrifiait au dieu de la guerre, et souvent des sacrifices humains.

Le poète allemand Ludwig Uhland a écrit le poème Ver Sacrum, « Printemps sacré » (écrit, soit dit en passant, exactement 165 ans plus tôt, en novembre 1829) :

Tout ce que notre grange a gardé jusqu’ici,
Nous le sacrifierons au feu sacré :
Que le taureau ne connaisse plus le joug, l’agneau la tonte,
Et que le cheval ne porte plus de selle !

Uhland décrit une légende romaine célèbre : les habitants de la ville de Lavinium, assiégés par les Étrusques, décidèrent de sacrifier au Mars les jeunes gens et jeunes filles les plus méritants ; ils furent sauvés par un miracle : une lance plantée dans le sol s’enflamma, et le sacrifice fut reporté (malheureusement pas annulé. Cf. : Uhland L., Poèmes, Moscou, « Khoud. lit. », 1988).

Mais le pire était encore à venir. Mars dans le Bélier, « dans sa maison », signifie non seulement l’agressivité sans limites et l’égoïsme démesuré, mais aussi la perfidie, la tromperie et la lâcheté. Celui qui te gêne doit être tué s’il est plus faible. S’il est plus fort, il faut le tromper pour qu’il ne te tue pas.

Pour ne pas aller chercher des exemples lointains, rappelons « le père des peuples » Abraham, qui présenta à deux reprises sa femme Sara comme sa sœur, espérant que le roi étranger « la prendrait » et lui serait favorable (Genèse 12:13, 20:2), ou l’histoire de Judith, qui tua Holopherne endormi. Sans parler du « juste roi David », qui dans sa jeunesse se livra au banditisme et n’hésita pas à employer tous les moyens pour renforcer son royaume (Livre des Rois 1, 2).

On pourrait citer une multitude d’exemples de ce genre, et pas seulement dans la Bible. Les dieux indiens, grecs, chinois montrent des exemples flagrants de ruse et de perfidie.

Cette logique primitive a tellement prévalu dans la conscience humaine qu’à la fin de l’ère du Bélier (sous l’influence de l’ère des Poissons), tous les livres sacrés et les lois incluent le commandement « Tu ne tueras point ». Ainsi que d’autres commandements visant à mettre fin aux excès de l’archétype de Mars : « Tu ne voleras point », « Tu ne mentiras point », « Tu ne commettras point d’adultère »… (les Dix Commandements de la Bible, les cinq préceptes du yoga et du bouddhisme, les tabous des civilisations africaines et américaines, etc.). « L’homme qui commet un acte de violence doit être considéré comme un plus grand criminel que le blasphémateur, le voleur ou celui qui frappe avec un bâton » (Lois de Manou, chap. VIII. Trad. S.D. Élimanovitch, Moscou, 1992).

Un autre corollaire du caractère martien de l’ère du Bélier fut l’émergence de l’idée d’un temps linéaire ou « axial », comme le nomment certains chercheurs modernes. La rotondité, la cyclicité de l’archétype vénusien, impliquant une alternance éternelle des phases spatio-temporelles, cède la place à la linéarité, à la progression de l’archétype martial : le complexe d’idées cosmogoniques s’enrichit de l’idée de la fin de l’Univers et de la chaîne des réincarnations humaines, du danger pour le macrocosme comme pour le microcosme. Le développement logique de cette idée donne naissance au « Jugement dernier » ou au Jour du Jugement.

Le Jugement dernier signifie la fin de l’évolution cosmique de l’humanité ou son passage à un état purement spirituel. Dans l’ésotérisme indien (vénusien), il s’agit de l’absorption de la matière par le principe spirituel, la fin du « jour de Brahma » ; dans la tradition perse (martienne), c’est la victoire d’Ormuzd sur Ahriman, du bien sur le mal. Dans la triade des religions mondiales (judaïsme, christianisme, islam), il s’agit de la défaite définitive du mal — le diable, de la punition des pécheurs et de la récompense des fidèles, de la construction de la Cité de Dieu.

« On peut considérer cette dernière comme une sublimation morale et psychologique du malaise spirituel d’un individu qui ne peut plus accepter l’ordre du monde comme allant de soi, mais qui est impuissant à y changer quoi que ce soit », écrit Iouri V. Pavlenko de l’Institut d’Archéologie de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine. (Pavlenko Iouri V., L’aspect temporel du problème de la Libération-Salut dans les cultures du « temps axial », in : Espace et temps dans les cultures archaïques, actes du colloque, Moscou, 1992.)

C’est ainsi que naît l’idée du Salut. Pavlenko et d’autres chercheurs la font remonter au milieu de l’ère du Bélier (vers 1000 av. J.-C.), mais elle ne prend sa forme définitive qu’à l’époque de Cyrus et d’Esdras (VIe – Ve siècle av. J.-C.).

D’un point de vue ésotérique, le Salut représente une purification des impuretés accumulées, c’est-à-dire le rétablissement de l’équilibre — individuel ou mondial. Selon cette idée, le concept de Salut se divise en deux modèles, pour reprendre les termes de Pavlenko : « Le premier, particulièrement caractéristique de l’Inde mais aussi largement répandu en Grèce et en Chine, peut être défini comme une Libération individuelle au-delà du continuum spatio-temporel par fusion avec le principe primordial universel (Brahma, le Tao, etc.). Le second, représenté dans l’idéologie zoroastrienne et vétérotestamentaire, mais partiellement en harmonie avec le confucianisme, apparaît comme un salut collectif à la fin des temps, en un point central de l’espace. »

Ainsi, l’espoir d’un changement automatique des phases de développement du cosmos et de l’individu cède la place à l’espoir de faire partie des élus, soit par l’appartenance à une communauté, soit par des efforts individuels — ce qui contribue également à la formation et à la consolidation des futures religions mondiales.

Parallèlement, les nombreux panthéons locaux se structurent enfin en hiérarchies cohérentes, placées sous l’autorité d’une divinité victorieuse des autres. Comme l’a justement observé Friedrich Engels (dans une lettre à Karl Marx datée du 18 octobre 1846) : « Un dieu unique n’aurait jamais pu apparaître sans un roi unique. »

Sous l’influence du Bélier, l’archétype solaire se transforme également (le Bélier étant le domicile du Soleil) : passant du rôle de juge (comparer avec Shamash en Babylonie, protecteur des contrats ; l’époque des Juges en Israël, les shoftim ; Apollon en tant qu’arbitre dans les compétitions, etc.), il devient roi et conquérant. Le mithraïsme devient la religion des soldats.

Chez les Grecs, après la chute de Troie (vers 1200 av. J.-C.), Zeus, l’un des dieux les plus jeunes, protecteur des Achéens, s’impose comme le dieu principal de l’Olympe.

Les anciens dieux de la période du Taureau, les Titans, ancêtres directs des Olympiens, Cronos et Ouranos (« le Vieux » et « le Ciel »), deviennent des ennemis, et leur défaite est considérée comme un acte bénéfique. Les Titans et les Centaures étaient des divinités proches de la nature, tandis que Cronos (qui n’est pas Saturne, mais Chronos, dieu du Temps) et Ouranos, en tant que dieu des eaux célestes, ont une origine encore plus ancienne : il suffit de mentionner le Zurvan zoroastrien ou Varuna indo-aryen, également appelé, selon Mary Boyce, le persan Apam Napat, dieu des eaux terrestres et célestes.

L’archétype moderne de Saturne intègre ces deux aspects : il est à la fois un stratège et un général, et un symbole du temps et de la mort physique. En tant que stratège, il peut être identifié à Yahvé, dont cette facette fut plus tard transmise au Dieu créateur Élohim Sabaoth (dont le nom, soit dit en passant, signifie en hébreu « les armées »). En tant que dieu du temps, il est avant tout Zurvan, symbole du temps éternel et infini, au-dessus du bien et du mal — car il est le père du dieu du bien Ormuzd (Ahura Mazda) et du dieu du mal Ahriman (Angra Mainyu). Et, bien sûr, nous retrouvons l’image familière de la vieille (ou du vieux) avec sa faux, symbole de la mort. Mais il s’agit ici uniquement de la mort physique, non spirituelle : c’est pourquoi, dans la plupart des cultures, on distingue la « première » (physique) et la « seconde » (spirituelle ou définitive) mort.

L’archétype moderne d’Uranus diffère radicalement de tout ce qui lui était associé dans l’Antiquité. La raison en est que les images des dieux antiques, comme nous l’avons déjà mentionné, tiraient leur interprétation des particularités du mouvement des planètes. Or, les anciens ne connaissaient que les planètes jusqu’à Saturne ; Uranus fut découvert en 1781, Neptune en 1846, et Pluton seulement en 1930. C’est pourquoi ces planètes dites transsaturniennes furent nommées d’après des divinités, et non l’inverse. Pourtant, il est rapidement apparu que les archétypes antiques ne correspondaient que partiellement à la situation moderne, et c’est alors que commença un processus de complément et d’ajustement qui se poursuit encore aujourd’hui.

Il suffit de dire que l’archétype uranien moderne est associé au Verseau, c’est-à-dire à la Russie (ainsi qu’à la Finlande et à la Lituanie, par exemple). Cela implique, d’une part, une aspiration irrépressible à la liberté, se traduisant par le rejet de toute obligation et engagement, et d’autre part, une intelligence non conventionnelle, libérée des schémas établis, générant sans cesse de nouvelles hypothèses, projets et idées.

Par conséquent, la centralisation de l’État a conduit à une « centralisation » du culte et de la vision du monde. La Terre occupe une place centrale dans l’Univers. Au centre de la Terre se dresse une montagne sacrée (l’Olympe pour les Grecs, le Meru pour les Indiens, le mont Thabor pour les Juifs), où résident les dieux. L’idée d’un changement infini des cycles de l’existence, présente dans la plupart des cultures, est remplacée ou complétée par l’idée du Salut.

C’est durant cette période (à partir du XIIIe siècle av. J.-C. environ) que naissent les épopées (les récits proto-bibliques, Gilgamesh, les Védas, le Yi Jing), que les premières lois écrites apparaissent (comme le Code de Hammurabi), d’abord transmises oralement, puis consignées par écrit, bien que de manière très imparfaite. Ce n’est qu’à la fin de l’ère du Bélier, ou plus précisément vers 500 ans avant notre ère, que ces textes prennent enfin la forme de livres qui, dans leur essence, nous sont parvenus.

C’est ainsi que naissent les « sources premières » de la littérature religieuse et mythologique. Quelques siècles plus tard, l’imperfection, puis la perte partielle de ces textes conduiront à leur révision, voire à leur réécriture complète. Cependant, les livres révisés ou nouvellement rédigés sont chaque fois présentés comme des « originaux », et pour leur conférer une plus grande autorité, leur auteur est proclamé comme étant tel ou tel prophète, devenu légendaire au fil des siècles.

C’est ainsi que Moïse, Zoroastre, Bouddha et Confucius deviennent les auteurs de leurs enseignements. Il n’est pas surprenant qu’ils appartiennent tous (selon les légendes) à une même époque. L’Histoire s’écrit de manière rétrospective.

Vous souvenez-vous de Boulgakov ? « Une personne avec un parchemin de chèvre me suit partout et écrit sans cesse », dit Jésus. « Un jour, j’ai jeté un coup d’œil à ses notes… Rien de ce qui y est écrit, je ne l’ai dit. »

Mosa, Zoroastre et Bouddha ont-ils vraiment existé ? Probablement, bien que cela ne soit plus l’essentiel pour nous aujourd’hui. « Et le garçon trouvé dans les roseaux, c’est-à-dire Moïse, a-t-il vraiment existé ? » Cette question n’a plus de sens aujourd’hui. D’autant plus qu’il serait inconvenant de la poser lorsqu’il s’agit de religion. D’un point de vue œcuménique, c’est-à-dire philosophique, il n’a pas d’importance : Moïse, comme les autres, est devenu depuis longtemps le symbole non pas d’un seul, mais de nombreux enseignements qui font remonter leur histoire jusqu’à lui.

À travers Moïse, qu’il ait existé ou non, qu’il ait été noir ou qu’il s’agisse d’une réminiscence adressée à Akhenaton en personne, la loi juive (Torah) fut rétrospectivement construite. Ce fut un maillon nécessaire, révélé à l’époque de l’exil babylonien : à Babylone, personne parmi les Juifs ne connaissait Moïse et ses lois. C’est alors qu’Esdras, dont le rôle dans l’histoire de l’Ancien Testament est encore plus grand que celui de Moïse, réintroduisit ce dernier, presque l’absorbant dans l’oubli historique qui l’avait englouti.

On dénombre même trois Zoroastres : le premier, petit-fils de Noé, fils de Cham (frontière de l’ère des Gémeaux et du Taureau), le second, contemporain de Moïse (apogée de l’ère du Bélier), le troisième, contemporain d’Esdras (VIe–Ve siècle av. J.-C.). Il est difficile de juger lequel d’entre eux fut une personnalité historique et dans quelle mesure. La chercheuse britannique Mary Boyce suppose que le Zoroastre historique fut un contemporain plus jeune de Moïse, vivant entre 1500 et 1200 av. J.-C. (Les Zoroastriens. Croyances et coutumes. Moscou, « Nauka », 1988), ce qui est confirmé par le type de pensée représenté dans les couches les plus anciennes de l’Avesta, bien que sa rédaction canonique ne soit pas antérieure à l’époque d’Esdras.

L’existence du prince Siddhartha Gautama, alias Bouddha, suscite moins de doutes chez les historiens, et celle de Confucius ne semble éveiller aucun doute, bien que la personnalité de son contemporain Lao-Tseu continue de faire débat.

C’est précisément l’imperfection des anciens livres qui en fit plus tard la source la plus riche des enseignements ésotériques. Car dans ces doctrines, l’essentiel réside dans l’interprétation, et l’on peut donner une lecture très large de textes lacunaires, maintes fois remaniés, contenant en outre une multitude de mots oubliés ou ayant changé de sens.

Il n’est donc pas surprenant que le grand ésotériste et philosophe majeur de notre époque, Piotr Demianovitch Ouspenski, ait su interpréter les Quatre Évangiles de telle sorte que le lecteur n’ait plus aucun doute : Jésus n’était ni une divinité ni un homme religieux, mais un maître ésotérique à l’instar d’Apollonios de Tyane ou du Bouddha lui-même (Un nouveau modèle de l’Univers. Saint-Pétersbourg, 1993, chap. 4).

C’est précisément durant l’ère du Bélier, surtout dans sa seconde moitié, que se distinguent des individus dotés de capacités « surnaturelles », c’est-à-dire ceux qui entrent en contact direct avec Dieu sous forme de révélation, selon le terme des Anciens, ou qui, simplement, se donnent la peine de réfléchir aux lois du monde et de l’homme, du point de vue de la philosophie ésotérique. On peut les diviser en trois catégories : 1) les rois et les grands prêtres, qui possèdent ce statut par définition ; 2) les prophètes, dont la prédication fut reconnue des siècles plus tard ; et 3) les magiciens (faux prophètes), dont la condamnation survint également des siècles plus tard. Pourtant, à l’époque de leur activité, la différence entre les seconds et les troisièmes était inexistante : les contemporains étaient incapables d’évaluer qui, parmi ceux qui se proclamaient prophètes, disait la vérité.

D’ailleurs, parlons-en de la vérité et de la justesse. En russe, ces termes ne sont pas synonymes, bien qu’ils soient souvent confondus de nos jours. Si la « vérité » (istina) est ce qui est, l’« être », la « justesse » (pravda) est la LOI (songez à la « Pravda russe », recueil de lois de la Rus’ de Kiev). Il n’est donc pas étonnant que Ponce Pilate demande à Jésus non pas « qu’est-ce que la justesse » (il connaissait la loi), mais « qu’est-ce que la vérité ». Ainsi, le titre du journal « Pravda » ne signifiait pas du tout ce que ses fondateurs imaginaient en choisissant ce nom.

Une étude concise, bien que riche, sur la notion de vérité dans d’autres langues a été menée par Pavel Florenski (Le Poteau et le fondement de la vérité. Saint-Pétersbourg, 1915). Ainsi, si en hébreu la vérité (Emeth) dérive de la racine AMAN – « être solide », au sens figuré « fidèle », d’où « amen », en grec, il s’agit de alêtheia, négation de lêthos (lathos), « erreur », c’est-à-dire « sans erreur ». Chez les Romains, c’est avant tout un terme juridique (veritas), désignant un jugement vrai comme antonyme du faux (cf. true et false en algèbre booléenne et en logique informatique actuelle), mais il remonte à verenda – songeons au serment antique.

Le titre de prophète n’est attribué qu’a posteriori, et seulement à ceux dont la prédication correspond à l’esprit du temps (allemand Zeitgeist) ou, à tout le moins, aux ordres du souverain régnant. Cependant, les écrits des faux prophètes sont également conservés – bien que souvent par hasard – pour devenir plus tard la matière à réflexion de nombreuses sectes de toutes sortes, qui apparaissent deux ou trois siècles avant notre ère (sicaires, pharisiens, sadducéens, esséniens). Mais ceux-ci appartiennent déjà à l’ère des Poissons.

C’est à cette époque que commencent enfin à se développer des disciplines ésotériques distinctes, notamment l’astrologie et la divination. Initialement, elles ne servaient pas les besoins individuels de l’homme, mais étaient, pour ainsi dire, l’un des outils de la politique étatique. On établit des horoscopes pour les rois et les États, et de nouvelles villes sont fondées en choisissant un jour propice. En Chine, médecins, astrologues et devins étaient au service de l’empereur au même titre que les scribes et autres fonctionnaires.

Dans la seconde moitié de l’ère du Bélier (Ier millénaire av. J.-C.), Babylone devient le plus grand centre de développement de la pensée ésotérique. C’est là que sont élaborées les mathématiques fondées sur les systèmes décimal, vicésimal et sexagésimal, ainsi que les principes de la numérologie. C’est également là qu’est dressé le premier horoscope individuel connu – pour un certain courtisan, mais pas pour un roi (410 av. J.-C.).

Au VIe siècle av. J.-C., l’astrologie et la numérologie pénètrent de Babylone en Grèce. Pythagore ouvre son école. Une réinterprétation des anciens textes commence : à côté du sacré, y est inséré un sens philosophique. Car la philosophie, au sens où nous l’entendons, ne commence qu’à cette époque (Socrate, Platon).

Enfin, les trois derniers siècles avant notre ère voient un véritable essor de la pensée religieuse, philosophique et ésotérique. L’ère des Poissons approche : l’élément feu ( Bélier) se combine avec l’élément eau, et une paire se forme, un brouillard – rien n’est visible, l’avenir apparaît aux hommes comme nébuleux, funeste, d’autant plus que la guerre fait rage et que la fin du monde semble proche et inévitable.

Des livres d’une profondeur philosophique apparaissent : l’Ecclésiaste, les Proverbes de Ben Sira (Livre de Jésus, fils de Sirach), les allégoriques Proverbes et le Cantique des Cantiques attribués à Salomon (IIIe siècle av. J.-C.) ; le genre de la littérature apocalyptique se développe (Révélation d’Élie, d’Adam, d’Esdras et, enfin, l’Apocalypse de saint Jean – l’Apocalypse du Nouveau Testament), ainsi que des écrits purement mystiques : le Livre d’Hénoch, les Oracles sibyllins, etc. Het Monster. Histoire des doctrines ésotériques. Leçon 4. Chine et Tibet

L’Empire du Milieu

Commençons par la Chine, en tant que centre des civilisations d’Extrême-Orient, d’où de nombreuses avancées de la pensée humaine se sont répandues dans les pays voisins – le Tibet et la Mongolie, la Corée, le Japon et le Vietnam. Il est clair qu’il ne s’agit pas seulement du papier et de l’encre, de la porcelaine et des nouilles, mais avant tout d’idées et de représentations destinées à expliquer la structure du monde environnant et le rôle de l’homme en son sein.

Ces représentations se sont définitivement formées, ou plus exactement ont été formulées, à la fin de l’ère du Bélier (VIe–Ve siècle av. J.-C.), et sont restées inchangées dans leur essence jusqu’à nos jours, constituant le fondement des trois principales courants de la pensée religieuse et philosophique chinoise : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. Même l’arrivée de nouvelles religions en provenance de l’Ouest (christianisme et islam sous diverses formes), qui débuta dans la seconde moitié du Ier millénaire de notre ère, et de nouvelles théories philosophiques, apparues seulement à la fin du XIXe siècle, n’ont fait qu’ajouter quelque chose à la vision du monde des habitants de l’Asie de l’Est, sans en modifier l’essence.

Aujourd’hui, ils savent bien sûr que la Terre tourne autour du Soleil, sont familiers avec toutes les avancées de la science moderne et y ont eux-mêmes contribué, mais leur vision du monde, et par conséquent en grande partie leurs affaires et leurs actes, sont déterminés par la représentation traditionnelle du monde, d’essence ésotérique. Il n’est donc pas surprenant que l’érudit américain Joseph Needham ait considéré que la pensée chinoise était la plus proche de ce que pourrait être une philosophie universelle (écuménique) de l’avenir (Needham, J. Science in Traditional China: A Comparative Perspective. Cambridge/Mass./Hong Kong, 1981).

Les Chinois, depuis les temps anciens, appelaient leur pays le Royaume du Milieu (Zhong Guo), le considérant comme ne « tournant autour de rien », mais situé au centre non seulement des terres habitées, mais aussi de l’ensemble de l’univers. Au nord vivent les barbares, au sud les tribus parentes, à l’ouest s’élèvent les montagnes, et à l’est s’étend l’océan, où vivent également divers peuples ou, du moins, des êtres qui leur sont apparentés, comme sur le mont Penglai, l’abbaye des immortels située quelque part à l’horizon. Au-dessus de la Chine se trouvent les Cieux, peuplés d’une multitude de dieux de différents rangs, et en dessous, les enfers, le royaume du puissant Yan-wang, chef d’une armée entière de fonctionnaires et de juges qui examinent les « affaires » des âmes nouvellement arrivées.

Certes, à une époque plus ancienne, le Royaume des morts chez les Chinois se trouvait également à la surface de la Terre, quelque part très au nord. Mais le schéma ternaire de division verticale du monde était conservé : entre le Ciel et la Terre se trouvait l’Homme. On y reconnaît facilement le schéma bien connu de la « pyramide », commun à toutes les cultures anciennes : trois « étages » en vertical, quatre points cardinaux en horizontal.

Cependant, l’idée d’une position « centrale » de leur royaume a poussé les Chinois non seulement à ajouter un cinquième élément (le centre) à leur représentation de l’organisation horizontale du monde, mais aussi à développer et modifier cette structure à un point tel qu’elle est devenue la base de leur méthodologie de connaissance, déterminant finalement cette singularité de la pensée chinoise qui la rend, pour nous autres Européens, au mieux peu compréhensible, sinon tout à fait incompréhensible. En réalité, l’étude approfondie (et la prise de conscience !) du modèle chinois de l’univers n’a commencé en Occident qu’au XXe siècle, et encore, progressivement, par fragments, si bien qu’il est rare de parvenir à en reconstituer une vision d’ensemble.

C’est pourquoi Artem Igorevitch Kobzev écrit que c’est précisément « la doctrine des symboles et des nombres » (la numérologie), qui a servi de fondement à la vision chinoise du monde, en tant que système le plus naturel, c’est-à-dire le plus conforme à la structure de la conscience humaine, qui a permis à cette vision de préserver ses traits essentiels pendant des millénaires (!), alors qu’en Europe, des dizaines, voire des centaines de systèmes différents ont émergé durant la même période.

En général, l’ouvrage de Kobzev (La Doctrine des symboles et des nombres dans la philosophie classique chinoise. Moscou, Éditions de l’Orient, 1994) constitue une source très détaillée et précise d’informations sur le modèle chinois de l’univers. Sous une forme abrégée, ces informations sont présentées dans son article « Particularités de la méthodologie philosophique et scientifique dans la Chine traditionnelle », publié dans l’ouvrage collectif : Éthique et rituel dans la Chine traditionnelle, Moscou, « Nauka », 1988.

Cela est en partie lié, bien sûr, aux particularités de la langue chinoise, car le langage est la base de la pensée. Ainsi, en chinois, il n’existe pas de verbe de liaison « être », comme dans la plupart des langues européennes.

Même en russe, il subsiste encore, bien que sous une forme réduite : aujourd’hui, nous ne disons plus « az esm’ » comme le faisaient les anciens Russes ou comme le font encore les Polonais (« Jestem Polakiem »), et au passé, cette forme a également disparu : nous disons « j’ai couru » et non « j’étais en train de courir », comme le font les Serbes. Cependant, cette évolution de la langue russe, combinée à l’idée du rôle de la Russie, signe du Verseau, dans l’ère du Verseau, donne l’espoir que ce soit justement nous qui puissions mieux, ou du moins plus rapidement, comprendre la Chine que les habitants de l’Occident.

C’est pourquoi les questions qui ont tant préoccupé, et continuent de préoccuper, les locuteurs des langues européennes — l’essence et l’existence, l’être et le non-être, l’identité et la différence, c’est-à-dire les termes formés dans les langues européennes par substantivation de différentes formes du verbe « être » — ne se posaient même pas dans la philosophie chinoise. Les Chinois, suivis par les habitants d’autres pays de la région, ne distinguaient que l’existence et l’absence de quelque chose. Si une chose existe, elle peut être exprimée par des mots. Si elle n’existe pas, elle est indicible. Et l’indicible ne peut être exprimé que par le silence… Voici les origines de la « culture du silence » chez les Japonais.

Cinq et dix

Mais revenons au modèle du monde. « De la Vérité naquit l’Un, de l’Un naquirent les Deux, des Deux se formèrent les Trois, et des Trois, toutes les innombrables choses », comme il est dit dans le livre Dao De Jing. Deux et trois additionnés donnent cinq — cinq directions du monde : l’est, le sud, l’ouest, le nord et le centre. Selon cette répartition, sont associées les cinq éléments ou agents premiers de la nature :

est — bois — bleu (vert) — Jupiter
sud — feu — rouge — Mars
centre — terre — jaune — Saturne
ouest — métal — blanc — Vénus
nord — eau — noir — Mercure

Il s’agit précisément de l’ordre ésotérique de l’énumération des éléments : c’est celui qu’on retrouve dans le calendrier et dans diverses expositions philosophiques. Pour expliquer les phénomènes de la nature et les processus sociaux, un autre ordre était utilisé : terre, eau, feu, métal, bois.

Aux points cardinaux sont associés certaines couleurs, ainsi que les planètes du système solaire. On peut les représenter sous la forme d’une « rose des vents » classique, en plaçant la « terre » au centre :

C’est ce qu’on appelle le « Trône Lumineux » (Ming Tang), schéma de classification principal. Si l’on prend en compte les directions intermédiaires (sud-ouest, nord-ouest, etc.), on obtient un Ming Tang complet ou à neuf membres, un carré magique 3×3, une ennéagramme. C’est pourquoi l’on dit : « À l’aide des triades, on ordonne les pentades. » Ainsi apparaît, entre autres, la carte natale en astrologie chinoise.

On peut également représenter ce schéma sous la forme d’une pentagramme :

rouge FEU Mars
sud
cœur — méridien du Maître du Cœur (Triple Réchauffeur)
/
bleu BOIS Jupiter _ _ _ _ jaune TERRE Saturne
est. . centre
foie — vésicule biliaire estomac — rate
. .
noir EAU Mercure blanc MÉTAL Vénus
nord-ouest
reins — vessie poumons — gros intestin

D’où les « Cinq entrepôts du corps » ou « Cinq organes pleins » (Zhang) : foie, cœur, rate, poumons et reins. Et en général, de nombreuses choses et concepts regroupés par cinq, y compris les Wu Jing, les célèbres Cinq Classiques confucéens (Shu Jing, Shi Jing, Yi Jing, Li Ji et Chun Qiu).

Selon les bouddhistes, le corps humain est composé de cinq substances : vaisseaux, os, chair (muscles), peau et sang. Le squelette est également constitué de cinq parties principales : crâne, colonne vertébrale, omoplates, côtes et os longs des membres (les os du bassin sont considérés comme des omoplates modifiées). On notera également que les mains et les pieds comptent cinq doigts chacun. La colonne vertébrale est divisée en cinq sections : cervicale, thoracique, dorsale, lombaire et sacrée. Les cinq sens principaux sont : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. L’homme sécrète cinq liquides : mucus, salive, sueur, urine et larmes. Il absorbe cinq substances de l’environnement : air, eau, minéraux, viande et plantes.

Le fœtus commence à bouger dans l’utérus au cinquième mois, et naît au dixième. Si une personne tombe malade, cinq sons l’accompagnent : la toux, l’éternuement, le bâillement, le rot et le hoquet. La toux est le signe de l’activité des poumons, l’éternuement celui du nez, le hoquet celui de la gorge, le bâillement celui des nerfs, et le rot celui de l’estomac.

Si les astrologues européens distinguent quatre tempéraments, les bouddhistes en identifient cinq : 1. le colérique (type impulsif) ; 2. le sanguin (émotionnel) ; 3. le flegmatique (rigide, dur) ; 4. le mélancolique (calme) ; 5. l’intermédiaire ou le paisible.

Cependant, chaque élément existe comme deux variantes — forte et faible, masculine et féminine : yang et yin. Au total, cela donne dix — les Dix Troncs Célestes (Tian Gan) ou signes statiques, base du calendrier et de l’astrologie chinoise, ainsi que les Dix organes principaux — aux Cinq organes pleins s’ajoutent les Cinq organes creux (Fu) : vésicule biliaire, intestin grêle, estomac, gros intestin et vessie. Ainsi se forment les Dix méridiens principaux du corps humain, fondement de la médecine chinoise.

Six et douze

Organisons ces deux pentades. Comme il est dit : « L’unité dépasse cinq » (Mo Zi) : l’unité, c’est la main, plus précisément la paume, « synthétisant » les cinq doigts. Dix doigts, ce sont deux mains, dix plus deux donne douze.

On peut aborder cela sous un autre angle. (Ce n’est pas un hasard si le concept de « dao » possède aussi deux faces : il s’agit non seulement d’un chemin, mais aussi du processus de mouvement.) Ici cinq, là six : les Chinois n’ont jamais nié l’existence de l’élément Air. L’homme et tout ce qui vit respirent l’air ; l’air incarne l’énergie vitale « qi » (qu’on retrouve aussi sous les noms de « chi » ou « ki » dans certaines sources – cf. la gymnastique Qi-gong, la thérapie Re-ki, etc.).

Certes, les Chinois n’ont pas inclus le « qi » parmi les cinq éléments traditionnels, le considérant comme supérieur à une simple élément, car il imprègne tout l’univers. Pourtant, ils l’ont intégré dans leurs schémas en plaçant l’homme comme symbole du « qi » au centre d’une pentagramme, obtenant ainsi un schéma à six membres. Or, chaque membre de ce schéma possède deux formes – yang et yin –, ce qui, une fois additionné, donne à nouveau douze.

Au Tibet, on est allé encore plus loin en intégrant directement l’air (le « qi ») parmi les éléments et en les subdivisant en deux triades : les éléments terrestres – terre, eau, bois – et les éléments célestes – métal, air, feu. Ainsi, les trios réorganisent les quintets. On obtient une hexagramme :

CIEL feu

métal air

——————————————–

terre eau

TERRE bois

Ce schéma porte l’empreinte évidente du bouddhisme, venu d’Inde, où l’ésotérisme s’est développé différemment (plus proche de nos conceptions) – pensez à l’hexagramme indien représentant trois couples de dieux, masculins et féminins, symbolisant les six sens :

Shiva (l’esprit)

Lakshmi _ _ _/_ _ _ Sarasvatî (toucher) / / (ouïe) / / Brahma /_ _ _ _ _ _ Vishnu (vue) / (goût)

Kâlî (odorat)

Et l’hexagramme double, comme on le sait, donne aussi douze. C’est ainsi qu’apparaît le complexe des Douze Branches terrestres (Dì Zhī), ou signes dynamiques, partie essentielle du calendrier et de l’astrologie chinoise – d’ailleurs, la seule bien connue en Occident : les douze signes cycliques. Rat, Bœuf, Tigre, Lapin, etc.

Cependant, en Occident, on s’est limité à publier les brochures les plus populaires expliquant ce que signifie naître sous l’année du Dragon ou du Chien. Or, nous savons désormais que ce système est bien plus complexe et profond.

D’ailleurs, le Dragon, pour les peuples d’Asie orientale, n’a rien à voir avec la créature hideuse que perçoivent les porteurs de notre culture judéo-chrétienne. Pour les Chinois, c’est l’incarnation d’une force lumineuse, symbole de fertilité. Dans le taoïsme, le Dragon est le symbole de la force créatrice, la pensée matérialisée. Le Dragon céleste représente aussi l’embouchure de la Voie lactée, lieu de rencontre des particules de matière et des âmes humaines.

Le calendrier chinois (et plus largement est-asiatique) se compose de deux cycles parallèles : Tiān Gān (les Dix Troncs célestes) et Dì Zhī (les Douze Branches terrestres), qui, combinés, forment un cycle de soixante ans. Le cycle commence par l’année du Bois-yang et du Rat (le cycle actuel a débuté en 1984). Viennent ensuite l’année du Bois-yin et du Bœuf, puis du Feu-yang et du Tigre, et ainsi de suite. La différence de taille entre les deux cycles (10 et 12) assure la rotation des combinaisons d’éléments premiers et des signes cycliques. Les signes statiques et dynamiques alternent également pour les mois et les jours de l’année. Pour plus de détails, voir les ouvrages : V.V. Tsyboulski, *Calendrier lunaire-solaire des pays d’Asie orientale*, Moscou, « Nauka », 1988 ; I.A. Klimichtine, *Calendrier et chronologie*, Moscou, « Nauka », 1985.

Voici ainsi la principale cosmogramme chinoise, sous la forme du Trône lumineux Ming-Tang :

+—————————————–+

|5 |3 |1 | | | | | | élément | élément | élément | | jour | mois | année | | | | | |————-+————-+————-|

|6 |4 |2 | | signe | signe | signe | | jour | mois | année | | | | | |————-+————-+————-|

|9 |8 |7 | | | | | | symboles cachés des éléments | | | | | | | | | +—————————————–+

Passons maintenant aux méridiens du corps humain. Dix méridiens sont complétés par deux autres – le « Maître du cœur » (péricarde) et les Trois Réchauffeurs (plus tard, on a ajouté les所谓 « méridiens奇 » et d’autres, mais ils ne sont pas inclus dans le schéma principal). Ainsi se forme un cercle à douze secteurs, ou « tortue », qui constitue le schéma le plus important de division du monde.

Pourquoi la tortue ? En Mongolie, il existe une légende :

Il y a bien longtemps, vivait un chasseur habile. Un jour, alors qu’il chassait au bord d’un lac, il abattit une créature étrange. C’était une tortue. Elle tomba, touchée, et se retourna, gisant sur le dos. Le chasseur s’approcha. Il vit dans ses quatre pattes des morceaux d’argile. Sous ses pattes avant, un éclat de flèche en bois avec une pointe de fer ; de sa gueule s’échappait une braise, et de l’autre orifice coulait de l’eau.

Le chasseur observa longuement et comprit que la terre, le fer, le bois, l’eau et le feu étaient ces cinq éléments premiers dont est composé l’Univers. Dans le dessin représentant la tortue, on retrouve à nouveau « les trios qui organisent les quintets », et les dix signes statiques s’unissent aux douze signes dynamiques :

TORTUE

Sud tête Serpent Cheval feu-yin feu-yang SE ———— SO

patte Dragon / Mouton patte vent (yang) / terre (yin) /

Lapin | | Singe bois-yin | | métal-yang EST | | OUEST Tigre | | Coq bois-yang | | métal-yin / / Bœuf / Chien montagne (yin) ————– vide (yang) NE Rat Sanglier NO patte eau-yang eau-yin patte queue NORD

Voilà donc la tortue – une sorte de modèle vivant du monde. Un sutra bouddhiste tibétain dit :

« L’Univers tout entier tient sur une tortue. Sa tête est tournée vers le sud, sa queue vers le nord, ses pattes vers l’est et l’ouest. Le sud contient l’élément « feu » et correspond aux signes du Cheval et du Serpent ; l’ouest, c’est le « métal » ou le Coq et le Singe ; le nord, c’est « l’eau » ou le Sanglier et la Souris ; l’est, c’est le « bois » ou le Tigre et le Lièvre. » (Cité d’après : L. Skorodoumova, *Dzourkhaï : astrologie bouddhiste*).

Pour les habitants de Chine et de Mongolie, la carapace de la tortue servait de support naturel pour la divination : même le Livre des Mutations, comme on le sait, est en lien avec la carapace de la tortue.

Elle servait aussi de symbole d’harmonie mondiale, d’équilibre cosmique immuable (la Balance) – ce n’est pas un hasard si l’on croyait que la Terre reposait sur le dos d’une tortue géante. D’où le principe : ne rien faire qui puisse perturber cet équilibre. Le déséquilibre est un péché, une faute dont la punition est inévitable. Le maintien de l’équilibre est une vertu (dé), pour laquelle aucune récompense particulière n’est due. Le maintien de l’équilibre passe par la voie double du dao : le respect des rites et la connaissance.

À cet égard, le terme « dé », qui n’a pris le sens de « bienfaisance » (à l’image de la kalokagathie grecque, « ne pas désirer le mal ») qu’à l’époque du Bélier, désignait auparavant une force sacrée, c’est-à-dire divine, qui ne s’incarnait que dans l’homme prêt à accueillir le divin – pensez aux prophètes hébreux, aux pythies grecques, aux chamanes, aux berserkers, aux saints chrétiens…

De plus, le cercle (la tortue) est le symbole de la cyclicité, de la répétition de tout et de tous. On y perçoit une réminiscence des conceptions de l’ère du Taureau (le monde est bien fait, il n’y a rien à changer), mais sous une autre forme (le monde est tel qu’il est, il n’y a rien à changer) – ce n’est pas un hasard si la plupart des cultures d’Asie orientale sont décrites par l’archétype de la Balance, et que la Balance, comme le Taureau, est la maison de Vénus.

Les méridiens chinois sont pairs, c’est-à-dire qu’ils supposent l’interaction de deux secteurs opposés du cercle, par exemple le cœur et la vésicule biliaire. Entre eux s’effectue un échange d’énergie. Cela signifie, par exemple, que soigner une perturbation d’un méridien peut se faire par l’autre. De même, les archétypes des signes du zodiaque sont liés entre eux, par exemple Bélier-Balance. D’où il n’est pas surprenant que, durant l’ère du Bélier, de nombreux éléments de l’archétype opposé, la Balance, se soient activés, et que dans la culture japonaise, les deux soient presque également représentés.

Revenons à notre dessin. On y voit qu’au nombre des composantes principales de la « tortue » s’est ajoutée le chiffre huit.

Huit

Sur le Ming Tang, le huit émerge lorsque l’on prend en compte les « rumbs » intermédiaires de la rose des vents, et sur le cercle, lorsqu’on représente symboliquement le « centre » (l’élément terre) sous la forme de quatre petits secteurs, car chaque grand secteur doit border le centre. Cependant, ces petits secteurs acquièrent ainsi une valeur quasi autonome, et une grande élément se divise ainsi en quatre petits :

bois vent | feu terre | ancienne métal vide | terre eau montagne |

Les représentations des huit éléments, des quatre grands et des quatre petits, formant un cinquième, remontent à l’Antiquité. Cependant, c’est sous l’influence du bouddhisme (cf. « la voie octuple de l’action morale ») que les huit éléments ont connu leur plus grand développement, incluant les noms (comme le *zhengming*), les interprétations et les principes d’application pratique, bien que dans leur terre d’origine, en Inde, leur rôle en tant que nombre sacré soit resté relativement modeste.

Le terme « vide » trouve également son origine dans la tradition indo-bouddhiste. (et, par conséquent, sa signification) : il s’agit du *śūnyatā*, le grand vide en tant que réceptacle, essence d’Adibuddha. Comme il est dit dans le *Dao De Jing* :

« Trente rayons et le moyeu forment une roue, mais c’est seulement le vide entre eux qui constitue l’essence de la roue. Le fond et les parois d’un vase en argile forment le vase, mais c’est seulement le vide entre eux qui constitue l’essence du vase. »

Le Trône Lumineux (Ming Tang), que nous connaissons bien, contient, comme nous nous en souvenons, un octogone : ce sont les cases d’un carré magique sans centre. Avec le centre, ils forment une ennéade. L’octade et l’ennéade ont connu un développement particulièrement poussé en tant que fondements de la théorie de la connaissance au Tibet, où les cycles de huit et de neuf ans ont également été intégrés dans le cycle calendaire :

Huit éléments et neuf couleurs

1 eau 1 blanc 2 terre 2 noirs 3 fer 3 bleus 4 vide 4 verts 5 feu 5 jaunes 6 montagne 6 blancs 7 bois 7 rouges 8 vent 8 blancs 9 rouges

(En réalité, il y a six couleurs ici, certaines se répétant, mais elles sont prises en compte avec leur nombre, c’est-à-dire leur numéro d’ordre, ce qui permet la différenciation nécessaire – une formulation inhabituelle pour nous.)

Chaque année, chaque mois et chaque jour sont vérifiés non seulement selon les 10 signes statiques et les 12 signes dynamiques, mais aussi selon les 8 éléments et les 9 couleurs. Chaque personne connaît ou peut calculer son élément et sa couleur, ce qui permet de déterminer pour elle les jours propices ou néfastes, de choisir une profession ou une épouse, et bien d’autres choses encore.

Le *Yi Jing*

L’octade est à la base de l’exposé du célèbre traité *Yi Jing*, également appelé « Livre des mutations ». On y décrit 64 hexagrammes, formés par la combinaison de huit trigrammes fondamentaux. Il existe également le traité *Nan Jing*, l’un des plus anciens traités médicaux de Chine, basé sur l’ennéade : il définit 81 complexités de la médecine classique. Cela a conduit notre sinologue V.S. Spirine à qualifier le *Yi Jing* de traité « léger » et le *Nan Jing* de traité « lourd », en raison du fait que, selon lui, le *Yi Jing* opère avec un schéma de division du monde en deux dimensions, tandis que le *Nan Jing* en utilise trois. Plus tard, il tente de répartir ainsi tous les traités philosophiques chinois, ce qui, comme nous le comprenons maintenant, est incorrect, car la « dimensionalité » reste la même dans tous les cas (trois verticalement, quatre horizontalement), seule la quantité d’éléments comptabilisés diffère. Pour plus de détails, voir : Spirine V.S. *La structure des textes de la Chine ancienne*. Moscou, 1976.

Nous ne nous attarderons pas sur le traité *Nan Jing* en raison de son orientation spécifique, bien que ceux qui s’y intéressent puissent se référer à sa version adaptée par Denis Aleksandrovitch Doubrovine : *Questions difficiles de la médecine chinoise classique*, Léningrad, « Asta Press », 1991.

Le *Yi Jing* repose principalement sur les huit trigrammes fondamentaux (Ba Gua), dont quatre ornent encore aujourd’hui le drapeau national de la République de Corée. Ce sont les mêmes huit éléments, quatre grands et quatre petits, bien qu’ils portent des noms légèrement différents :

—— —– 乾 *qian* ciel création —–

— — — — 坤 *kun* terre accomplissement — —

— — — — 震 *zhen* tonnerre excitation —–

— — —– 坎 *kan* eau danger — —

—— — — 艮 *gen* montagne stabilité — —

—— —– 巽 *xun* vent pénétration — —

—— – 离 *li* feu clarté —–

— — —– 兑 *dui* marais joie —–

Les huit trigrammes forment 64 hexagrammes, chacun accompagné d’une description aphoristique. Plus tard, au fil des siècles, des commentaires plus ou moins détaillés, d’ordre linguistique, littéraire ou philosophique, leur ont été ajoutés.

En général, c’est précisément l’aphorisme des anciens livres qui poussait les lecteurs des époques suivantes à les enrichir de commentaires, en fonction de leur propre compréhension – que ce soit le *Yi Jing*, l’Ancien Testament ou l’Avesta. Même le récent *Kitab-i-Aqdas* de Bahá’u’lláh, écrit à l’époque de Napoléon III, s’est déjà entouré d’une véritable bibliothèque de commentaires.

Il est probablement juste de dire, comme le faisait Julian Konstantinovitch Chtchoutski, que le *Yi Jing* est né à l’origine comme un recueil de règles purement divinatoires, un guide pratique de divination. En effet, à l’époque du Bélier, et particulièrement en Chine, les devins et les astrologues étaient considérés comme des fonctionnaires d’État, sans la consultation desquels aucune décision importante n’était prise.

Cependant, le point de départ même à partir duquel l’auteur de ce livre s’est inspiré, à savoir le système naturel (l’un des systèmes naturels) de division du monde, l’octade, qui porte encore un caractère purement terrestre et monoplanétaire (contrairement à la décade, qui englobe déjà le système solaire), transforme le *Yi Jing* en la première « encyclopédie » connue du monde et de l’homme.

Pour une telle « encyclopédie », ou plutôt pour la théorie du macrocosme et du microcosme, ce qui compte n’est pas tant le nombre d’« articles », c’est-à-dire de cas individuels, que le degré de subdivision, c’est-à-dire, pour ainsi dire, la résolution de l’objectif. En principe, même une division en deux (yang-yin) permet déjà de classer toutes les choses et tous les phénomènes, en les regroupant en deux grandes catégories. 64, c’est deux à la puissance six, tandis que (en revenant au traité *Nan Jing* ou, par exemple, au *Traité du Grand Mystère* (*Taixuan Jing*) de Yang Xiong) 81, c’est trois à la puissance quatre. Où se trouve la plus grande dimensionnalité ?

Ainsi, chaque « article » du *Yi Jing* se révèle être, bien que bref (aphoristique), une description exhaustive de toute situation avec une précision allant jusqu’au sixième chiffre après la virgule, ce qui est déjà beaucoup. Cela suffit aussi bien pour décrire des événements politiques dans tel ou tel pays que pour analyser une situation de vie individuelle, voire pour prédire les résultats d’une expérience physico-chimique. En effet : la molécule – un, l’atome – deux, les électrons et les protons – trois, les divers mésons mu et pi – quatre, les quarks – cinq, les gravitons – six…

Cependant, pour deviner aujourd’hui à l’aide du *Yi Jing*, il faut soit bien connaître la symbolique et la symbolologie de la Chine ancienne – ce qui est difficile à exiger d’un non-sinologue – soit se tourner vers ses interprétations modernes, où la signification de chaque hexagramme est commentée dans le langage de notre époque.

Un autre problème des textes anciens réside dans le changement de conscience, ou plus précisément, dans le changement de contenu de la conscience des lecteurs à chaque nouvelle génération. Le langage évolue également. C’est pourquoi, au moins une fois par siècle, ces textes nécessitent une nouvelle traduction, ou du moins un commentaire, afin que « l’objectif de la communication », comme on dit en théorie de la traduction, soit toujours atteint…

Le sens principal de ce livre, comme de nombreux autres, réside aujourd’hui non pas dans la divination. Le *Yi Jing* propose au lecteur une certaine méthodologie de connaissance du monde, certes complexe et nécessitant une étude attentive, mais accessible même aux non-sinologues, car les principes de base du système chinois de vision du monde sont très simples et logiques, comme nous avons déjà pu nous en convaincre.

Ceux qui souhaitent se familiariser avec le *Yi Jing* « de première main » peuvent se tourner vers l’œuvre de Julian Konstantinovitch Chtchoutski, qui est devenue presque aussi classique que le *Livre des mutations* lui-même : Chtchoutski I.K. *Le Livre des mutations chinois classique*. Moscou, Saint-Pétersbourg, AT « Komplekt », 1992. Pour une introduction générale à la littérature chinoise ancienne, on peut se référer à l’ouvrage de N.T. Fedorenko : *Les monuments anciens de la littérature chinoise*. Moscou, « Nauka », 1978. On y trouve des listes de littérature spécialisée sur ces sujets.

Lao-Tseu, Bouddha et Confucius

Nous n’analyserons pas en détail les trois principales écoles de la philosophie chinoise – le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme, sans parler des écoles mineures.

Tout d’abord parce que, comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, chacune d’elles repose sur le même modèle du monde. Sans connaître les bases, il est inutile de s’attaquer aux détails, mais en les connaissant, on peut comprendre et analyser les choses par soi-même.

Deuxièmement, parce qu’une telle analyse est mieux menée dans le cadre d’un cours d’histoire de la philosophie ou de la religion, et encore mieux – au sein d’une faculté de philologie chinoise, japonaise ou tibéto-mongole. La religion et la philosophie restent malgré tout des choses différentes, d’autant plus que ce qui nous intéresse ici n’est pas la philosophie en général, mais uniquement l’ésotérisme, c’est-à-dire l’une des philosophies, ou plutôt l’un des composants de toute philosophie, dont la part peut être plus ou moins grande.

Du point de vue de l’ésotérisme, d’ailleurs, rien ne peut être présenté comme une fraction d’un tout égale à cent pour cent ou à zéro : dans tout ensemble, il y a de la place pour autre chose, le plus souvent – pour son opposé direct. Ce principe ésotérique est exprimé dans presque tous les livres de la Chine ancienne, et particulièrement dans le Yi Jing : n’est-ce pas pour cela qu’on l’appelle le « Livre des Mutations », c’est-à-dire un livre de changements constants entre le yang et le yin, et vice versa.

Quelle est la part d’ésotérisme dans les principales écoles de la philosophie chinoise ?

Confucianisme

Le confucianisme est avant tout un enseignement pour les exotéristes, c’est-à-dire pour les « externes » : les gens simples, non érudits. Confucius souligne lui-même qu’il s’adresse à tous, sans distinction d’âge, de condition sociale ou de niveau d’éducation.

Pour assurer l’harmonie du monde, il était prescrit de simplement respecter les rites (li), élaborés pour toutes les situations de la vie. Le non-respect des rites équivalait à une rupture de l’équilibre cosmique et l’était effectivement. Cependant, Confucius et ses disciples ne jugeaient pas opportun d’expliquer le sens profond de ces rites à leurs disciples « externes », car cela nécessitait une érudition. En Chine, les érudits bénéficiaient toujours d’un statut particulier et formaient naturellement une élite détenant des connaissances inaccessibles aux non-initiés. Quant à cette élite, c’est-à-dire aux érudits, il leur était prescrit d’étudier l’héritage des anciens, car ceux-ci « connaissaient le sens de toute chose », et la tâche de l’érudit consistait uniquement à pénétrer ce sens. Pourtant, même eux ne parvenaient pas toujours à découvrir ce contenu secret dans les anciens textes, principalement parce qu’il n’y était parfois tout simplement pas (comme le disait Iouri K. Chtchoutski à propos du Yi Jing). C’est alors que, dans un élan méritoire, ils se mettaient à rédiger un nouveau commentaire, y intégrant leur propre interprétation…

Les textes de Confucius ont été publiés en russe pour la première fois récemment. Bien que la langue de la traduction laisse parfois à désirer, les intéressés peuvent se référer à l’almanach « Roubej » n° 1/92, pp. 259-310. Il existe également un livre de Vladimir Malyavine sur Confucius, paru dans la collection « Jizn zamechatelnyh liudeï » (Moscou, « Molodaïa Gvardia », 1992).

Le rite aide à canaliser les efforts de la conscience et de l’inconscient dans la bonne direction. Il est nécessaire pour ceux qui en sont incapables, qui le souhaitent ou qui débutent. Celui qui sait maîtriser les efforts de sa conscience et de son inconscient n’a pas besoin de rite.

Vous souvenez-vous de la parabole de l’ours blanc ? Un chaman vint voir un malade et lui dit : « Je te guérirai, mais ne pense pas à l’ours blanc. » Depuis ce jour, le malade ne pouvait penser à rien d’autre qu’à l’ours blanc. C’est un cas classique d’incapacité à contrôler ni sa conscience ni son inconscient. Pour ceux qui ne savent pas, la méthode la plus simple pour « ne pas penser à l’ours blanc » est le rite : commencer immédiatement à réciter des mantras, des prières ou des poèmes, qui possèdent toujours des propriétés magiques. Celui qui sait suffisamment vouloir peut oublier l’ours blanc.

Taoïsme

Le taoïsme est déjà bien davantage un enseignement destiné aux ésotéristes. Le texte du Dao De Jing s’adresse précisément à ceux qui souhaiteraient rejoindre l’élite restreinte de ceux qui « savent » et « peuvent ». Bien sûr, l’auteur (Lao-Tseu) ne le dit pas explicitement : il exprime simplement son regret que très peu de gens prennent la peine de comprendre ses paroles, bien que leur sens soit simple.

Les rites religieux des taoïstes, qui modélisent la conception et la naissance de l’âme, étaient accessibles à beaucoup, mais peu parvenaient à en saisir le sens profond – l’« alchimie interne » (Nei Dan), sur laquelle écrit en détail et avec justesse, par exemple, Lu Kuan Yu (traduction du russe par E.A. Torchinov : « L’Alchimie taoïste et l’immortalité », Saint-Pétersbourg, « ORISS », 1993). Le propre livre de Torchinov sur le taoïsme (Saint-Pétersbourg, 1993) est plutôt consacré aux questions religieuses qu’aux questions philosophiques.

La quintessence philosophique de l’affaire réside en ceci. L’humanité doit au taoïsme la formulation de deux principes fondamentaux : la Voie de la connaissance et le Non-agir. Que représente la Voie de la connaissance (Dao) ? Nous nous en faisons déjà une idée plus ou moins claire : c’est la reconnaissance du visible et de l’invisible, du descriptible et de l’ineffable. Si l’on peut et doit parler du descriptible, il vaut mieux se taire sur l’ineffable : cela sera plus compréhensible. Quant au Non-agir (Wu-wei), c’est le même principe de non-perturbation de l’équilibre cosmique, qui enseigne : ne fais pas de zèle !

Ces principes ésotériques les plus importants, comme nous le constaterons encore, se retrouvent sous une forme ou une autre dans toutes les religions et philosophies, mais seul le taoïsme les a révélés avec une telle clarté et simplicité. Il est cependant très difficile de saisir cette simplicité ; d’où l’incompréhension, voire la mécompréhension partielle de ces principes par les « taoïstes » occidentaux d’une part, et par les non-taoïstes de l’autre…

Le Dao De Jing a été publié en russe à plusieurs reprises. Parmi les cinq ou six traductions existantes, deux méritent une attention particulière : la traduction scientifique de Yan Khin-chun (Moscou, AN SSSR, 1950) et la traduction poétique de V. Pereleshin (Moscou, « KONEK », 1994). La première est excellente par sa rigueur scrupuleuse dans la transmission de toutes les nuances de sens et son appareil de référence puissant, mais elle est peu maniable ; la seconde, comme l’original, est une véritable œuvre littéraire et « atteint son objectif de communication » en tant que livre sacré.

Zen-bouddhisme

Quant au bouddhisme, il a connu un destin particulier en Chine et en Extrême-Orient. Pour les taoïstes, l’appel du Bouddha Shakyamuni au renoncement à tout ce qui est terrestre était irrecevable, car eux-mêmes avaient déjà quitté le monde. En revanche, l’enseignement sur l’identification du sujet et de l’objet comme moyen de connaissance du monde, ainsi que sur le karma et les cycles de réincarnations menant à l’union avec l’Absolu, a donné une nouvelle impulsion au développement de la vision chinoise du monde.

Dans ce cas, il s’agit de la résonance et de la dissonance de deux archétypes : chinois (Vénus, Taureau-Balance) et indien (Poissons, du moins dans cette partie de l’Inde qui borde la Chine et le Tibet). D’un côté, cela a été une fécondation mutuelle (Poissons – lieu d’élévation de Vénus), de l’autre – une refonte presque totale des catégories de la philosophie indienne, qui n’avaient pas d’équivalent dans la vision chinoise du monde.

L’idée bouddhiste de la soumission du « moi » individuel à l’Absolu, multipliée par la conception chinoise déjà élaborée de l’équilibre cosmique, a donné naissance au zen-bouddhisme – une philosophie purement ésotérique, voire mystique, dans laquelle l’unité du macrocosme et du microcosme est comprise à travers l’identification de l’objet connu et du sujet connaissant : tout l’Univers se trouve dans la conscience individuelle, ou plus précisément dans l’inconscient, il s’y loge simplement et devient identique à lui, et la différence entre eux devient négligeable.

L’identification est en effet une méthode très pratique de connaissance du monde (philosophie ésotérique), ainsi que d’influence sur lui (magie), géniale par la simplicité de son principe, mais incroyablement difficile à mettre en pratique, surtout pour un Occidental.

En effet, quoi de plus simple : si tu veux connaître une pierre, identifie-toi à elle ; si tu veux connaître les lois de l’univers, identifie-toi à elles, et ainsi de suite. Si tu veux que le poignard de ton ennemi te blesse toi-même, identifie-toi au poignard. Ce principe, soit dit en passant, est à la base de nombreux arts martiaux orientaux.

Oui, mais comment faire ? Pour une personne ordinaire, surtout un Européen, il est très difficile de s’identifier totalement à quelqu’un, et encore moins à quelque chose : un obstacle invisible sépare son précieux « moi » du monde extérieur. Ce n’est que lorsqu’il cesse, comme l’enseignent les bouddhistes, de considérer ce « moi » comme précieux (soumission du « moi » individuel à l’Absolu), qu’il parvient à surmonter cette barrière.

Les Chinois eux-mêmes (ainsi que les Japonais et d’autres habitants de l’Asie de l’Est) s’appuient sur l’expérience spirituelle du Bouddha Gautama : si cela a marché pour lui, cela marchera pour vous. Après tout, les moyens qu’il a utilisés sont connus.

Le principal de ces moyens est la méditation. Le mot même « zen » est la transcription japonaise du sanskrit « Dhyana » – méditation (via le chinois « chan », qui signifie la même chose).

Ensuite, tout devient très simple : la méditation plus la prise de conscience de la loi d’équilibre du macrocosme (karma mondial) donne le premier degré de connaissance de l’infini — « le renoncement à la haine », comme le dit D. Suzuki. La méditation plus la conscience du karma en tant que loi d’équilibre du microcosme (karma individuel) représente le deuxième degré, « la soumission au karma ». La méditation plus le wu-wei (principe de non-agir) donne « l’absence de désirs », troisième degré de connaissance. Et enfin, la méditation plus la prise de conscience du dharma en tant que loi téléologique (but) de son existence — c’est le quatrième degré, que Suzuki appelle « la soumission au dharma ».

Daisetz Suzuki (1870-1966), Japonais, plus grand théoricien du zen-bouddhisme. Il a donné des conférences dans les universités d’Europe et d’Amérique, et a écrit plus de 90 livres. C’est grâce à lui que les ésotéristes occidentaux — ceux qui se sont donné cette peine, bien sûr — ont pu s’approcher de la compréhension du zen-bouddhisme. Ses livres sont désormais publiés chez nous également (Suzuki D. Les Fondements du zen-bouddhisme. Bichkek, « Odisseï », 1993, ou : La Science du zen. Kiev, 1992).

On dit parfois : le zen est un enseignement secret, transmis par le Bouddha Gautama seulement à ses disciples les plus proches. En réalité, il n’y a rien de secret en lui, c’est simplement une vision naturelle du monde. La même vision dont nous parlons tout le temps, mais dans sa forme la plus simple et la plus pure. Comme le disait l’un des maîtres zen, cité par Suzuki : « L’enseignement de tous les Bouddhas est contenu dès l’origine dans notre propre esprit. »

Il suppose principalement le travail de l’esprit, et non pas un travail, mais l’équilibre de l’esprit qui n’est troublé par aucun facteur extérieur. La méditation et autres exercices ne sont nécessaires qu’aux débutants pour habituer leur esprit à s’abstraire de toutes sortes d’obstacles. En règle générale, il est difficile pour les gens de moins de 30 ans, avant la fin du cycle de Saturne qui marque un nouveau degré de connaissance, de maîtriser cette capacité à l’abstraction : trop de tentations. Ensuite, cela vient souvent tout seul, même sans lien avec le bouddhisme.

Lamaisme

À la fin du XIVᵉ et au début du XVᵉ siècle, le moine et philosophe tibétain Tsongkhapa a décidé de réformer la secte bouddhiste kadampa, existant depuis le XIᵉ siècle, souhaitant revenir à « l’enseignement originel », tel qu’il le comprenait lui-même, et aussi rehausser l’autorité des moines (lamas). La théorie du lamaisme est exposée dans un recueil de 108 volumes appelé « Gangjur ».

Le lamaisme, en tant que forme du bouddhisme tibétain, accorde bien plus d’attention aux attributs extérieurs et secondaires de l’enseignement. L’idée sous sa forme pure a semblé aux lamaiste, comme aux taoïstes, trop simple, car pour la comprendre, il faut non seulement du temps-âge, mais aussi du temps-loisir. Combien de loisirs ont les bergers du Tibet et de Mongolie ?

D’où, premièrement, le renforcement du sacerdoce en tant que groupe particulier de personnes responsables du salut d’eux-mêmes et des autres.

D’où également la « transmission héréditaire » du rang du grand lama — beaucoup d’entre vous ont probablement lu les révélations du dalaï-lama en exil Lobsang Rampa (L’Œil du troisième, L., 1991) — et l’élaboration minutieuse d’exercices méditatifs de toutes sortes : atteinte de la catatonie, lévitation, voyages de l’esprit, ainsi qu’une astrologie extrêmement détaillée qui prend en compte bien plus de facteurs que, par exemple, l’astrologie chinoise ou même indienne ; enfin, la fameuse médecine tibétaine, dont le niveau de développement pourrait faire envie aux médecins modernes — rappelez-vous les livres de Badmaev et Pozdneev, le traité de Chjoud Shi et autres, qui incluent la nomenclature la plus riche de plantes médicinales, le diagnostic par le pouls, la prise en compte des paramètres astrologiques du thème natal et de la situation actuelle. Cependant, tout cela n’est enseigné qu’aux moines.

Le bouddhisme mahayaniste, y compris le zen-bouddhisme en Chine et au Japon, suppose avant tout l’ouverture de cette voie, son accessibilité à tous ceux qui voudront s’y consacrer. Au Tibet, en revanche, le bouddhisme ressemble davantage au hinayanisme, ne laissant cette possibilité qu’aux initiés. De plus, le lamaisme, bien qu’issu du bouddhisme, s’est développé sur la base des anciennes religions locales, depuis l’animisme et le totémisme chez les peuples les plus sauvages jusqu’à la célèbre religion bon, ou bon-po.

Ce mot vient du verbe « bod pa », signifiant « invoquer les dieux, appeler les esprits ». C’est un culte animiste prébouddhiste des divinités, des esprits et des forces de la nature.

Ainsi, si le bouddhisme en général et le zen-bouddhisme en particulier supposent une généralisation maximale, c’est-à-dire qu’ils ont un caractère de philosophie ésotérique au sens moderne du terme, le bouddhisme tibétain (lamaisme) est un enseignement particulier, spécial, principalement de nature appliquée, c’est-à-dire magique. Cependant, il sera question de magie plus tard.

Het Monster. Histoire des enseignements ésotériques. Leçon 5. L’Inde et la Perse.

L’Inde

Malgré la richesse et la diversité des systèmes philosophiques, des écoles, des enseignements, des traditions et des courants qui existent en Inde, malgré la multitude de ses langues, castes, religions et sectes, nous pouvons tout de même parler du phénomène de la pensée indienne, voire indo-iranienne, car au fond de toutes les variantes citées ci-dessus se trouve une même représentation du monde, formée encore à la frontière des ères du Taureau et du Bélier, et si parfaite et autosuffisante que toute innovation ultérieure, qu’elle naisse à l’intérieur de la culture indienne, comme le bouddhisme, ou soit importée de l’extérieur, comme le christianisme, était ensuite rejetée comme superflue ou « digérée », étant reléguée au rang de détails mineurs dans le cadre d’un enseignement unique et indivisible.

En bref, l’histoire du développement de cet enseignement, ou plutôt de cette pensée, est la suivante. Il prend son origine à l’ère du Taureau — c’est déjà connu de nous — le postulat « le monde est parfait et il n’y a rien à y changer », mais il n’a acquis ses formes actuelles qu’au début de l’ère du Bélier, après l’invasion des Indo-Aryens (« les Blancs chassent les Noirs », rappelez-vous la théorie des Sept races). Les épreuves de cette époque de conquêtes ont ajouté au postulat mentionné une deuxième partie : « L’homme est imparfait et doit se transformer. » C’est dans cet esprit que furent rédigées les premières « ébauches » des Védas. La fin de l’ère du Bélier, époque de la formation définitive des livres sacrés et de l’émergence de l’enseignement du Salut (VI-III siècles av. J.-C.) sous l’influence de l’ère des Poissons, a ajouté une troisième partie à cette formule : « Le changement est la clé du Salut. » Ainsi, au plus tard au IIIᵉ siècle av. J.-C., cette vision du monde s’est formée définitivement et n’a plus été contestée, car cette formule s’est avérée si universelle que tous les enseignements ultérieurs (zoroastrisme, bouddhisme, christianisme, islam, etc.) soit la recouvraient et la dépassaient largement comme un grand chapeau, soit étaient rejetés comme stupides et primitifs (s’ils proposaient, par exemple, de changer non pas l’homme, mais le monde et son organisation). Le sens ésotérique de cette formule est évident et ne nécessite pas de commentaires.

On peut espérer que lors du passage de l’ère des Poissons à l’ère du Verseau, une quatrième partie sera ajoutée à cette formule, correspondant à l’esprit de la nouvelle époque.

Je souligne encore une fois que je ne parle ici que de la partie ésotérique, c’est-à-dire supérieure, capable des généralisations les plus élevées, de la conscience collective et individuelle : si l’on descend ne serait-ce qu’un échelon plus bas, au niveau de la « simple » philosophie ou religion, les contradictions et les oppositions commencent immédiatement : le monde existe-t-il ou n’est-ce qu’une illusion, quel dieu est le plus important, etc. Cependant, c’est précisément l’ésotérisme omniprésent des religions et philosophies indiennes qui permet de lever ces contradictions, grâce à quoi les défenseurs des points de vue les plus opposés ne descendaient jamais jusqu’à régler leurs comptes avec l’épée à la main, mais reconnaissaient mutuellement le droit de donner à la vision globale du monde n’importe quelle forme particulière. Ce que beaucoup de chercheurs occidentaux de la culture indienne n’ont pas pu comprendre (voir, par exemple : Chattopadhyaya D. Histoire de la philosophie indienne. M., « Progrès », 1966).

En quoi consiste la conception de l’ésotérisme indien, si l’on développe cette formule ?

Nous avons déjà parlé de la cosmogonie des peuples anciens en général et des Indiens en particulier. « Au commencement, il n’y avait rien », c’est-à-dire le chaos. Ensuite, dans ce chaos a commencé à se former une certaine structure d’où est né l’Œuf du Monde — germe de l’Univers (Mythes de l’Inde ancienne. Récit littéraire de V.G. Erman et E.M. Temkine. M., « Naouka », 1975). Si l’on aborde cela du point de vue de la numérologie (d’autant plus que les chiffres « arabes » que nous utilisons sont en réalité d’origine indienne), le chaos correspond évidemment au « zéro ».

Cependant, que faut-il considérer comme unité – l’Œuf du Monde ? Mais celui-ci est déjà binaire, car il contient un centre et une périphérie, un “jaune” et un “blanc”. Pourtant, l’œuf n’est pas encore l’Univers, car il est inanimé tant qu’il n’est pas fécondé. Et la fécondation, c’est à nouveau une unité : rappelez-vous le mythe pittoresque du lingam de Shiva qui agite les eaux du monde. Peut-être est-il plus simple de supposer que le zéro (le chaos) possède aussi ses propres stades de développement, des stades “nuls” ?

L’idée que l’œuf ressemble à un petit modèle du système solaire a traversé l’esprit des hommes depuis l’Antiquité. En étudiant l’œuf, ils en déduisaient la structure du système solaire, et leurs conclusions étaient justes. Mais nous savons déjà, vous et moi, que le lien entre ces deux structures n’est pas causal (on ne peut pas dire que l’un est la cause de l’autre), mais téléologique : dans notre Univers, tout est organisé selon les mêmes lois (autrement dit, ces phénomènes ont une cause commune).

Cette image simple et pourtant universelle de la création du monde a particulièrement plu aux Européens à la fin du XIXe siècle, après que les Anglais eurent “découvert” l’Inde. La question de savoir comment interpréter les six jours de la création leur semblait enfin résoluble. H.P. Blavatsky a longuement développé le problème de l’état “zéro” de l’Univers, en distinguant trois stades de développement du zéro : l’espace abstrait unique (le chaos sans aucune structure), le signe : un cercle (le signe du Soleil sans point), l’espace potentiel à l’intérieur de l’abstrait (l’émergence de la structure), le signe : le Soleil avec un point, et la Mère-Nature vierge (l’œuf), le signe : un cercle avec une barre horizontale.

Cela soulève aussi une question intéressante : qu’est-ce qui a provoqué l’apparition de la structure dans le chaos ? Les anciens Indiens, puis les théosophes ultérieurs, l’expliquaient par l’action d’un facteur interne, immanent au chaos. Une simple interpolation logique nous conduit à identifier ce “facteur d’indétermination” au concept d’Absolu ou de Dieu, qui est tout, et avant tout la nature à tous ses stades de développement, y compris les premiers et les préliminaires.

Il n’est donc pas surprenant que, peu après et sous l’influence de ces conceptions indiennes retravaillées par les théosophes, soit née l’idée du “Big Bang”, qui offrait une explication, si minime soit-elle, dans le cadre matérialiste du monde physique des physiciens occidentaux, ou plus précisément de la culture judéo-chrétienne. Toute la matière de l’Univers, rassemblée en un point, analogue à l’”espace potentiel”, deuxième stade du zéro, et le Big Bang, commencement de l’expansion de l’Univers, correspond au troisième stade, la “Nature innocente”. Quant au premier stade, c’est-à-dire à ce qui existait avant le Big Bang, les physiciens matérialistes avaient du mal à en parler, car le concept de “chaos” ne peut être défini de manière rigoureuse.

Pourtant, vous et moi devrions déjà comprendre que le facteur ayant provoqué l’émergence de la structure dans le chaos primordial, c’est-à-dire ayant entraîné la diminution de l’entropie de l’Univers, est plutôt “extérieur” qu’”intérieur”, si l’on adopte le point de vue des théosophes et des physiciens, car il provient de la conscience humaine, et non de l’Univers : en somme, comme nous le pensons, ainsi cela a été (will have been). Je ne manque pas de répéter à chaque conférence que l’histoire s’écrit rétrospectivement. Le temps n’est qu’une des fonctions de l’Univers, il n’est pas linéaire (ou du moins pas toujours linéaire, comme nous le constaterons plus tard), donc notre pensée peut tout aussi bien influencer le passé linéaire relatif que le futur… En un mot, cette question de la définition du chaos, qui est aussi celle de ce qui existait avant le Big Bang, qui est aussi celle de l’illusion ou de la réalité de l’Univers, devient purement scolastique et perd tout sens pour nous, à l’image de la fameuse question : “Combien d’anges peuvent danser sur une tête d’épingle ?” – jusqu’à ce que nous trouvions la réponse à la question : qu’est-ce que la Vérité ? D’ailleurs, qui se souvient de ce que le Dao De Jing en dit ?

De la Vérité naquit l’Un,
De l’Un naquirent les Deux,
Des Deux naquirent les Trois,
Des Trois naquirent toutes les myriades de choses.

L’Un serait donc le chaos ?

En réalité, c’est bien sûr un piège. Du point de vue des anciens Indiens (et des ésotéristes modernes), les concepts de “extérieur” et “intérieur” appliqués au facteur ayant provoqué la structuration du chaos n’ont pas non plus de sens, car l’homme est présent en Dieu, comme Dieu est présent en l’homme…

Le postulat de l’identité de Dieu et de l’homme, sous une forme ou une autre, se retrouve dans toutes les religions, comme nous en aurons encore maintes fois la preuve, vous et moi. Mais nous nous sommes déjà trop écartés du sujet.

Voyez combien de pensées et d’associations engendre une seule image, apparemment simple, d’une ancienne doctrine ésotérique. Pourtant, c’est précisément cette doctrine qui a posé l’une des pierres angulaires de notre vision du monde actuel, car tous ceux qui se disent Européens, Américains, Arabes, Turcs, Grecs, Hindoustanis, Pendjabis, Sikhs, etc., appartiennent en réalité à une même culture, et ce n’est que les couches ultérieures et les innovations ultérieures qui ont donné naissance à la multitude d’enseignements divergents, chacun s’emparant d’abord de l’épée pour prouver sa justesse.

La tolérance et la non-violence des Indiens, largement expliquées par le principe yin, lunaire et vénusien, de leur culture (il n’est pas sans raison que l’énergie cosmique, appelée *qi* ou *chi* en Inde, est considérée comme une énergie féminine – *shakti*), leur ont plus tard joué un mauvais tour, ne leur permettant pas de brandir l’épée contre les envahisseurs, dont l’histoire de l’Inde regorge. Cependant, c’est précisément cette tolérance et cette non-violence, ce refus de l’épée comme moyen de résoudre les controverses philosophiques, qui ont créé un environnement optimal pour la croissance d’idées ésotériques, religieuses et philosophiques sans aucune entrave, qui ont trouvé des adeptes et des continuateurs bien au-delà des frontières de l’Inde – c’est-à-dire qui ont créé ce que l’on appelle aujourd’hui le pluralisme.

C’est pourquoi, pour les Indiens eux-mêmes, il était en principe indifférent de numéroter les stades du développement du monde. Ils n’avaient pas cette attitude rigide et solennelle envers la symbolique des nombres comme les Chinois ou Pythagore. Pourtant, la symbolique elle-même était fondamentalement la même : le monde se divise en trois “étages” verticaux – d’abord le ciel, l’air et la terre, puis le paradis (*goloka*), la terre et le royaume souterrain (*naraka*) – et en quatre directions du monde (qui sont aussi les quatre éléments, les quatre saisons, etc.).

D’où la multitude de triades et encore plus de quadruplets : la Trimurti – la trinité des dieux Brahma (le créateur), Vishnu (le préservateur) et Shiva (le destructeur) ; les trois devoirs principaux du brahmane (*trikarman*) – le sacrifice, l’étude des Védas et la charité ; le *Tripitaka* – les trois “corbeilles”, c’est-à-dire les recueils du canon bouddhique : la discipline monastique, les enseignements de la foi et la doctrine religieuse ; et ainsi de suite. Le quadruplet donne la quadrupédie et la quadrilatéralité de nombreuses divinités, les quatre couches des Védas – le *Rig-Veda* (Veda des hymnes), le *Sama-Veda* (Veda des chants), le *Yajur-Veda* (Veda des vers sacrificiels) et l’*Atharva-Veda* (Veda des incantations), les quatre devoirs de l’homme (*purusharthas*) – *dharma*, *artha*, *kama* et *moksha*, dont il sera question plus bas, et les quatre étapes de la vie (*ashramas*) qui y sont liées – l’élève, le maître de maison, l’ermite et le saint, les quatre âges du monde, les quatre nobles vérités du bouddhisme, etc.

Parmi celles-ci, ce sont les quatre *purusharthas* qui nous intéressent sur le plan conceptuel, car ils constituent le karma.

Je voudrais d’abord dissiper une erreur très répandue. Le mot “karma” est aujourd’hui utilisé pour désigner n’importe quoi : l’hérédité, les “dettes” laissées par nos vies passées, le *dharma* (rôle), le *moksha* (libération), et même le *qisma*… Le plus souvent, c’est le *qisma*, c’est-à-dire le destin, le sort (de l’arabe *qisma* – sort), qui ne concerne que cette incarnation et n’a aucun lien avec les incarnations passées ou futures.

Or, le karma est un concept philosophique abstrait, appliqué à la vie quotidienne tout aussi peu que le concept de “matière” ne l’est à la table autour de laquelle nous dînons. Dans l’hindouisme, c’est la causalité générale, similaire au concept européen-grec de “telos” (cause finale), de sorte que le lien de cause à effet ordinaire, pour lequel on suppose une irréversibilité dans le temps (la cause précède toujours l’effet), ne s’applique pas dans le domaine du karma.

Dans le bouddhisme et le taoïsme, il s’agit d’une loi impersonnelle d’équilibre universel, toujours en quête d’auto-régénération. L’être humain peut la perturber en un point ; le monde ne s’en retournera pas pour autant, mais l’individu, comme on dit, s’en portera plus mal, car l’équilibre tendra à se rétablir, et l’humain en paiera le prix de sa transgression. (Dans la mythologie mondiale, un seul cas est décrit où cette équilibre fut si profondément rompu que le monde « bascula » réellement, mais cela ne fut pas l’œuvre d’un humain.)

Dharma (sanskrit) : dette, loi, ordre de vie. « Le dharma du feu est de brûler, le dharma du tigre est d’être cruel… » (D. Reddyar, La Psychologie de la personnalité). En astrologie indienne, les maisons indiquant le dharma d’une personne sont I, V et IX.

ARTHA (sanskrit, « but ») : activité publique visant à acquérir des biens, de la richesse. En astrologie, les maisons de l’artha sont II, VI et X. Dans l’avestisme, c’est Arta ou Asha (Asha-Vahishta), « la Meilleure Vérité », archétype céleste d’ordre et d’harmonie.

KAMA (sanskrit) : amour, désirs sensuels et passions. En astrologie indienne, les maisons du kama sont III, VII et XI.

MOKSHA (sanskrit) : salut de l’âme, libération des chaînes du monde matériel, l’un des aspects les plus importants de la vie humaine et de sa quête dans la philosophie indienne. En astrologie indienne, les maisons de la moksha sont IV, VIII et XII.

Les groupes de cinq, sept et neuf, en tant que « structures porteuses », sont bien plus rares. L’Inde, en général, privilégie les nombres pairs. Le six est très populaire, et le huit un peu moins. Nous avons déjà évoqué le six indien (l’hexagramme) lors de la dernière conférence :

Shiva (esprit)
Lakshmi _ _ _/_ _ _ Sarasvatî (toucher) / / (ouïe) / / Brahma /_ _ _ _ _ _ Vishnou (vue) / (goût)
Kâlî (odorat)

Le système des chakras, appelé en sanskrit « shat-chakra-nirupana », c’est-à-dire « système des six chakras », est également lié au six. Il décrit l’ensemble de la vision indienne du monde. Il s’agit d’un schéma de l’organisation du microcosme et du macrocosme, qui sous-tend tous les enseignements « indogènes », anciens comme modernes.

CHAKRA (Chakra, sanskrit, « cercle, disque ») : organe du corps astral (ou éthérique) humain, « transformateur d’énergie vitale ». Dans la tradition indienne, on compte six chakras principaux plus un supérieur, le surchakra (Sahasrara). Les six chakras principaux ne sont pas situés sur (ou dans) le corps physique, mais sur le corps éthérique, considéré comme porteur d’informations sur le corps physique et les autres corps.

Chaque chakra possède des propriétés spécifiques qui se manifestent à tous les niveaux, c’est-à-dire dans tous les corps. À chaque chakra est également associé une divinité ou une hypostase divine, un élément, une mantra et une shakti. La mantra, comme vous le savez peut-être, est une courte incantation ou prière, tandis que la shakti, dans ce contexte, est une déesse, une des personnifications de l’énergie cosmique shakti.

Chaque chakra possède aussi son propre signe ou symbole, accompagné d’un déchiffrement complexe et incluant plusieurs lettres de l’alphabet devanagari. Les six chakras couvrent l’ensemble des 50 lettres de l’alphabet ; le septième, le plus élevé, le lotus aux mille pétales, inclut chaque lettre en vingt répétitions. Les chakras classiques (du bas vers le haut) sont :

1. Muladhara – au niveau du coccyx. Lotus à quatre pétales. C’est Brahma se manifestant dans la déesse de l’amour, Kâma. C’est le chakra le plus bas, dont l’activation réveille le canal de Kundalini (du sanskrit kundalî, « serpent », symbole de beauté et de force en Inde). Par ce canal, l’énergie vitale (Shakti) s’élève vers les régions supérieures de la conscience humaine, jusqu’à ce que les principes masculin et féminin, Shiva et Shakti, s’unissent dans l’extase cosmique. Le yoga « intégral » moderne travaille sur des exercices visant à faire circuler cette énergie de bas en haut et de haut en bas. Élément : terre.

2. Svâdhishthâna – juste au-dessus du pubis. Lotus à six pétales. Vishnou. Élément : eau.

3. Manipûra – au niveau du plexus solaire. Lotus à dix pétales. Shiva se manifestant sous les traits du dieu jupitérien Rudra, maître de la foudre. Élément : feu.

4. Anâhata – entre les mamelons. Lotus à douze pétales. Shiva-Harikodra (Shiva sous les traits de Vishnou et vice versa). Élément : air.

5. Vishuddha – au niveau de la glande thyroïde. Lotus à seize pétales. Sadâshiva (Shiva-Ardhanârîshvara, c’est-à-dire androgyne). Élément : âkâsha (éther, force créatrice).

6. Âjñâ – légèrement au-dessus du front. Lotus à deux pétales. Param-Shiva (Shiva suprême). Élément : langage imaginaire, non articulé (manas).

7. Sahasrara – au-dessus du sommet du crâne. Lotus aux mille pétales. Demeure de la conscience pure de Shiva, fusion des esprits individuel et universel, des principes masculin et féminin.

De nos jours, les ésotéristes travaillent non seulement avec les chakras classiques, mais aussi avec certains supplémentaires : Âjñâ, Dvadashârna (Manas-chakra), Lâlana et Soma-chakra, entre autres. Pour plus de détails, voir : Woodroffe, John. The Serpent Power. Madras, 1918, 1958 ; Rajneesh, Bhagwan Shri. Méditation : l’art de l’extase intérieure. Rajneesh Foundation, Poona, 1977 ; Kapten, Yu. L. Les Fondements de la méditation. Saint-Pétersbourg, « Andreïev et fils », 1991.

L’idée de « fermeture spatio-temporelle du monde », de cyclicité de toutes ses manifestations, remonte, comme nous l’avons déjà dit, à la « pensée taurine », c’est-à-dire à la pensée de l’ère du Taureau, dont des éléments se sont conservés dans la culture indienne. Cette conception s’exprime par la mandala – symbole du cycle éternel des temps et des événements, de l’année solaire, des incarnations et réincarnations, modèle de l’Univers représenté sous la forme d’un cercle avec une croix ou un carré inscrit en lui, symbolisant les points cardinaux.

Par le même terme, d’ailleurs, on désigne aussi les « cercles », c’est-à-dire les sections du Rig-Veda, ainsi que d’autres cercles – par exemple, le cercle céleste du zodiaque et tout ce qui s’y rapporte. Ainsi, l’astrologue et philosophe ésotérique Dane Rudhyar a écrit un ouvrage intitulé « La Mandala astrologique », dans lequel il propose des descriptions imagées des propriétés de chacun des 360 degrés du zodiaque.

Après cette brève introduction aux bases de l’ésotérisme indien, examinons maintenant les étapes de son développement.

La « religion naturelle » du védantisme, jusqu’au milieu de l’ère du Bélier (VIe–IIIe siècle av. J.-C.), laisse place au brahmanisme, qui élabore une doctrine de l’âme universelle (brahman), du karma et de la réincarnation. C’est aussi à cette époque que se met en place le système des castes, qui crée une sorte de « colonne vertébrale » dans une société indienne auparavant amorphe (vénusienne-lunaire). Ce système assurait l’ésotérisme (c’est-à-dire, dans ce contexte, l’inaccessibilité aux non-initiés des connaissances des Védas et des niveaux supérieurs de perfectionnement pour les femmes et les membres des castes inférieures. Seul un brahmane pouvait devenir et était tenu de devenir un sannyâsî (un saint). Lois de Manu. Moscou, « Nauka », 1962 ; rééd. 1992).

Vers la fin de l’ère du Bélier, le brahmanisme donne naissance à six enseignements orthodoxes et à une multitude de doctrines non orthodoxes :

– Vedânta : seule la réalité du brahman (l’âme universelle) est vraie, tout le reste n’est qu’illusion divine (mâyâ) ; exposé dans la « Brahma-Sûtra » de Bâdarâyana ;

– Mîmâmsâ : seule la réalité du monde matériel est vraie, il n’existe pas d’âme universelle ; le monde est régi par le karma et la raison compréhensible ;

(et l’on pourrait débattre sans fin pour savoir si notre monde est une illusion ou non, en invoquant d’innombrables preuves, mais le vrai philosophe ésotérique sait que ceux qui défendent l’une ou l’autre thèse ont tous deux raison, car il n’y a pas de différence entre illusion et non-illusion, pas de frontière entre le monde visible et le monde invisible – ou, plus précisément, cette différence est insignifiante, cette frontière est franchissable ; cette idée est poussée à son paroxysme dans le zen-bouddhisme, mais d’autres philosophies ont aussi enseigné à la surmonter, chacune à sa manière…)

– Sâmkhya : doctrine de la souffrance et de la libération d’icelle ;

– Yoga : dérivé du sâmkhya, doctrine de la perfection du corps et de l’esprit. Elle se divise en huit étapes (angas) :

yama] niyama ] âsana] kryia-yoga prânâyâma ] pratyâhâra ]

dhâranâ ] dhyâna] râja-yoga samâdhi ]

Pour plus de détails, voir par exemple : « Yoga-Sûtra » de Patañjali et « Vyâsa-bhâshya ». Trad. et comm. par E. Ostrovskaïa et V. Roudoï. Moscou, « Nauka », 1992 ;

Sur le yoga et son applicabilité chez nous, « à l’Ouest », citons le Dr Friedrich Feuerhof – « L’Astrologie comme fondement de la thérapie », extraits publiés dans la revue « Science et Religion », n°1/94 :

Le simple fait que l’influence de la grande doctrine du yoga sur le développement des peuples de l’Occident augmente, apparaît très encourageant dans la mesure où, grâce à celle-ci, la nature spirituelle supérieure de l’homme est capable de remporter la victoire sur sa nature émotionnelle et physique inférieure. Tel est le but unique et véritable du véritable yoga. Cependant, la nature de l’homme de l’Occident, encline à toutes les passions, déforme souvent son contenu : il commence soit à torturer sans pitié et sans résultat son corps, voulant changer par l’ascèse la direction égoïste de ses forces psychiques, soit tente d’utiliser ses capacités psychiques pour le renforcement physique de l’organisme. Tant que l’exécution d’exercices respiratoires ne sert qu’à la santé et au renforcement du corps pour le rendre plus docile à l’esprit, cela peut être considéré comme tout à fait justifié ; cependant, dans la plupart des cas, d’autres motivations prévalent – une curiosité immature et dangereuse à l’égard des expériences suprasensibles, une ambition audacieuse pour le pouvoir psychique et magique, etc. Dans de tels cas, une catastrophe est inévitable : la force insensée des centres psychiques et nerveux se venge, suivie de troubles nerveux et de maladies, de dépressions, de psychoses ; dans le meilleur des cas, l’affaire se termine par une exaltation et un “cassage”.

L’expérience montre que les mêmes exercices psychiques qui se terminent pour un homme de l’Est (par exemple, un Indien ou un Perse) par un succès éblouissant, peuvent s’avérer littéralement funestes pour un Européen. La raison en est la différence de constitution innée des races individuelles, déterminée par leur développement historique ; l’organisme de l’Européen refuse souvent de supporter de tels exercices, par exemple, les méthodes de “Tatva” ou les exercices respiratoires profonds.

Les Indiens ont vécu pendant des milliers d’années dans un certain climat et dans certaines conditions, souvent directement opposées aux nôtres. Ils ont élaboré un certain type de pensée, à sa manière élevé, mais qui influence différemment certains types d’individus. C’est pourquoi il est vain pour nous d’essayer de suivre leur chemin, même s’il mène aux sommets des connaissances occultes, mais qui est tout aussi peu acceptable pour les peuples de l’Occident qu’une diète de blé pour un lion.

– et, enfin, la Vaisheshika et la Nyaya (Astika-Nyaya) : des systèmes scolastiques qui ont tenté de mettre toutes les anciennes et nouvelles conceptions dans des schémas stricts, ce qui, bien sûr, n’est pas si simple à faire. Ces schémas remontent d’une manière ou d’une autre au Shat-Chakra-Nirupana, avec seulement quelques ajouts. Les détails peuvent être trouvés dans n’importe quel livre sur la philosophie indienne.

Ces enseignements ont été comme “adoptés” par les philosophies indiennes, car ils ne prétendaient pas avoir une signification et un rôle religieux. Les enseignements qui prétendaient à quelque chose de plus, c’est-à-dire qui ont donné naissance à de nouvelles religions ou sectes, sont considérés comme “non orthodoxes”, c’est-à-dire qu’ils sortent des limites de la doctrine officielle.

C’est, premièrement, le TANTRISME (du sanskrit “tantra” – “secret, magie”) : une série de sectes et d’écoles avec des rites particuliers, qui remontent aux anciens cultes de la fertilité. Ce qui les caractérise avant tout, c’est l’ésotérisme des rites, l’incompatibilité avec le rituel brahmanique, la conception de l’énergie masculine et féminine. La communication des sexes était considérée comme un acte mystique, en résultat duquel les deux partenaires acquéraient une partie de l’énergie cosmique (shakti). De nombreux éléments du tantrisme ont été adoptés par le lamaïsme, dont il a été question dans la leçon précédente.

Ensuite, c’est, bien sûr, le BOUDDHISME dans ses formes primitives, l’enseignement du prince Gautama. Le bouddhisme a élaboré l’enseignement sur le samsara, c’est-à-dire le cycle de notre vie ordinaire, comprenant les réincarnations et les renaissances répétées, inévitablement liées aux souffrances, et le nirvana, c’est-à-dire “l’extinction de la soif”, l’abandon des joies de ce monde, la fin du cycle des souffrances et l’union avec l’absolu.

Cet enseignement a été formulé sous la forme des “quatre nobles vérités” : 1) tout est souffrance ; 2) il y a une cause de la souffrance ; 3) la souffrance peut être éliminée ; 4) il existe un chemin qui mène à la cessation de la souffrance.

Ce chemin comprenait, à son tour, quatre étapes de méditation ou “degrés de plongée religieuse”. Les adeptes qui ont maîtrisé ces étapes ou degrés, qui ont traversé le cycle de la vie (ashramas, voir ci-dessus), sont également divisés en différents “rangs” selon leur sainteté (voir, par exemple, Pischel R. Bouddha, sa vie et son enseignement. M., 1911, réimpression 1991).

Cela a été fait en éliminant de l’arsenal mystique bouddhique toute la palette des croyances traditionnelles indiennes, qui comprenaient le culte d’une multitude de divinités et de leurs hypostases, ainsi que la personnalité humaine en tant que participant à tout processus mondial, car la chose la plus importante pour passer au nirvana (le Salut) était considérée comme l’abandon de toute activité efficace (le même principe d’inaction). Et cela contredit le système des castes, qui exigeait de chaque membre de la société des actions tout à fait définies et efficaces.

Cependant, du point de vue ésotérique, le bouddhisme a été un pas en avant, car la connaissance des lois du monde visible et invisible nécessite effectivement l’abandon de l’ingérence dans l’action de ces lois (le postulat connu de l’influence de l’expérimentateur sur le cours de l’expérience). C’est pourquoi, sur le sol traditionnel indien, le bouddhisme n’a pas eu une grande diffusion et, au début de l’ère des Poissons, a été évincé par l’hindouisme – la forme la plus récente de l’ancienne religion indienne, mais a donné de nombreuses variations à la périphérie de l’aire indienne.

Avant cela, il s’est divisé en deux grandes directions : le Mahayana et le Hinayana.

Le Mahayana (sanskrit “Grande Voiture”) : la direction la plus importante du bouddhisme, le “Grand Chemin du Salut”, répandu en Inde, en Chine, en Corée, au Japon. Contrairement au Hinayana, il considère que le Salut peut être atteint par quiconque suit les préceptes du Bouddha Shakyamuni et vit dans l’amour avec les proches. Il a un caractère plus ésotérique que le Hinayana.

Le Hinayana (sanskrit Hinayana, “Petite Voiture”) : le “Petit Chemin du Salut”, une direction plus petite que le Mahayana dans le bouddhisme, selon la tradition, plus ancienne. Répandu en Birmanie, en Thaïlande, au Sri Lanka. Le Bouddha en est une personnalité historique, un exemple à suivre, et non un Sauveur, car personne ne peut aider quiconque à se purifier ou à se libérer. Pour atteindre la vérité, le cénobitisme est considéré comme pratiquement obligatoire. Cela signifie que le Salut ne peut être atteint que par quelques-uns.

Le jaïnisme, qui initialement représentait l’une des sectes du bouddhisme, est maintenant une religion indépendante. Traditionnellement, son premier “prophète” est considéré comme Mahavira, un contemporain plus âgé du Bouddha, mais ses racines remontent aux anciennes croyances totémiques des habitants de l’Inde (à l’image du lamaïsme, qui a assimilé les éléments de l’ancienne religion tibétaine du Bon). Sur le plan ésotérique, il a probablement exprimé de la manière la plus complète l’idée de la relativité de toutes les définitions humaines données aux phénomènes du macrocosme et du microcosme, en reconnaissant que toute chose existe et n’existe pas en même temps, la question étant simplement de savoir ce que l’on entend par là.

De plus, le jaïnisme considère comme des attributs indispensables de toute âme (individu) la connaissance parfaite et la béatitude suprême, et la non-manifestation de l’une et de l’autre dans chaque cas individuel est le résultat de la violation par l’individu de sa karma. Le but suprême que les jaïns appellent la libération du fardeau de la karma par l’ascèse, dont l’élément le plus important est considéré comme la non-violence (ahimsa).

La Perse

La religion des Parses, les ancêtres des habitants de l’Iran, a également des racines très anciennes, c’est-à-dire qu’elle remonte aux anciens cultes animistes et totémiques indo-iraniens. Les anciens Parses adoraient les éléments et leurs incarnations – le feu, l’eau, la pierre, le vent, faisaient des sacrifices, adoraient les divinités du soleil et de la lune.

Le feu est considéré comme l’élément le plus puissant, et dans certaines théories, le plus ancien. Le feu purificateur, ce feu kabalistique Esh-Mezaref, répond le mieux à la tâche du Salut, car il libère de l’impureté. C’est pourquoi le zoroastrisme, qui a remplacé le culte des éléments et du feu, n’a pas pu renoncer au culte du feu.

Le ZOROASTRISME en tant que doctrine de Zoroastre (nous n’entrerons pas dans les détails concernant la personnalité de Zoroastre et l’époque de sa vie) s’est formé à la fin de l’ère du Bélier, c’est-à-dire vers les VIe-Ve siècles av. J.-C. En tout cas, il était déjà répandu dans l’État du roi perse Cyrus (558-529 av. J.-C.), et les Juifs, alors captifs à Babylone conquise par Cyrus, avaient eu le temps d’emprunter certains éléments de la philosophie religieuse du zoroastrisme. C’est également à cette époque que furent rédigés les premiers textes de l’Avesta.

À la Bibliothèque d’État (anciennement Lénine), il existe une édition de l’Avesta en allemand : Avesta. Die heiligen Bücher der Parsen. Berlin-Leipzig, éd. De Gruyter, 1924. En russe, ces textes n’ont jamais été publiés. En principe, ils ne nous sont pas non plus parvenus intacts : sur les 21 livres qui existaient à l’époque sassanide, c’est-à-dire au Moyen Âge, seuls quatre nous sont parvenus, dont un seul (le Vendidad) sans lacunes ni coupures. Il existe cependant une traduction de certains hymnes : Stéblin-Kamenski I.M., Avesta. Hymnes choisis du Videvdat. Moscou, 1993.

L’image du monde iranienne présente de nombreuses similitudes avec celle des anciens Indiens — une racine commune. Et bien que les fonctions des divinités et d’autres éléments de la mythologie chez les Parses soient souvent inversées par rapport à celles des Indiens, l’affinité de leurs noms et de leurs désignations est évidente.

Comparer : sanskrit ṛta et avestique aša — la loi de la nécessité cosmique ; sanskrit Yama et avestique Yima — le dieu du royaume souterrain ; mais sanskrit Deva — « dieu » et avestique daeva — esprit malfaisant, force destructrice (comparer géorgien divi).

La société et la culture primitives des Iraniens, contrairement à celles des Indiens, présentent un caractère martien très marqué (culte du feu, guerres de conquête incessantes pendant des siècles, « culte » de la personnalité au lieu de son rejet, etc., et enfin le Lion à l’épée ainsi que le Soleil dans les armoiries de l’Iran moderne), d’où de nombreuses différences entre eux. Sans entrer dans tous les détails, relevons deux idées importantes, non seulement sur le plan dogmatique, mais aussi philosophique ; elles ont peut-être été adoptées par les Iraniens auprès de tribus sémitiques voisines, voire de tribus est-africaines plus lointaines : l’idée du purgatoire et celle de la grâce.

Sans affirmer que ces deux idées sont parvenues en Iran précisément depuis l’Afrique, rappelons tout de même une hypothèse très répandue sur l’origine de toutes les races humaines depuis le continent africain (et, en tenant compte de la théorie des Sept races, depuis le continent « noir » de Gondwana), ainsi qu’une citation de l’écrivain iranien Golamhoseïn Sa’edi : « La culture swahilie a plus influencé les coutumes et les traditions de la population de la côte sud de l’Iran que toute autre » — cité d’après : Joukov A.A., Culture, langue et littérature swahilies. Léningrad, Université de Léningrad, 1983.

Le purgatoire, avestique Činvat (Chinvad), Činvatō-Pərəta, plus tard Sirat : un pont magique, plat et étroit comme une épée. Seuls ceux qui ont été vertueux et ont fidèlement servi Dieu peuvent le traverser. Lorsqu’un pécheur s’y engage, il se retourne et se transforme en lame.

Le purgatoire (lat. Purgatorium) : dans les mythologies monothéistes ultérieures, un lieu intermédiaire entre le paradis et l’enfer, une « première instance » où les âmes des défunts comparaissent devant un tribunal qui évalue leurs actions terrestres. Les prémices de cette notion existaient déjà chez les anciens peuples (voir les Champs Élysées, le Bardo, le Bifröst). Le développement de la notion de purgatoire s’est produit à l’ère des Poissons : le pont Činvat chez les zoroastriens, qui ne laisse passer que les justes, puis l’idée du « pont aussi fin qu’un cheveu » chez les musulmans (l’homme lui-même ne peut le traverser ; il doit être transporté par le chameau, le bélier ou l’âne qu’il a offerts à Allah de son vivant), et enfin la conception romano-catholique du purgatoire comme un sacrifice expiatoire par le feu (all. Fegefeuer). La controverse autour du purgatoire fut l’une des causes de la scission de l’Église universelle en Église catholique et Église orthodoxe (l’orthodoxie ne reconnaît pas le purgatoire).

La grâce (gr. h’ charisma, lat. gratia, hébr. BERACHA, ar. Baraka) ; les Russes modernes l’appellent souvent « bonté », car l’ancien terme « благодать » leur semble plutôt équivalent à « kiff » (plaisir), mais il s’agit d’un terme technique : c’est une notion ésotérique essentielle désignant une force divine spéciale envoyée à l’homme. Elle est transmise à l’homme par une émanation divine ou lors de sacrements (mystères) par d’autres porteurs de grâce, et peut également être retirée (on peut citer le héros perse Afrasiab, privé de la grâce par une déesse pour ses crimes, la déposition et l’excommunication dans le christianisme, etc.).

Dans le christianisme, les Pères de l’Église occidentale considéraient la grâce comme la seule condition du salut, tandis que les Pères orientaux l’admettaient aux côtés de la libre volonté (pélagiens). Chez les zoroastriens, la farn (bonne fortune) est considérée comme une émanation du feu divin, une « bonne part », symbole de récompense même dans la vie terrestre — pouvoir, richesse — tout comme la berakha (hébr. b’rukhah) chez les Juifs. Chez les musulmans, les soufis et autres « piliers de la foi » (ayatollahs, cheikhs) étaient considérés comme les porteurs de la grâce céleste (baraka).

Le grec charisma, qui désignait autrefois un « don des dieux » (ou aux dieux — sous forme d’offrande), est aujourd’hui utilisé pour désigner un don au service d’une idée ou simplement un talent pour communiquer avec les gens (« un leader charismatique »). Dans les cultures modernes, le concept de grâce présente des nuances : fr.-angl. grace, all. Gnade désignent plutôt la « miséricorde divine » (pitié, gr. to “eleos”), tout comme dans le judaïsme moderne (hébr. PESED, « bienveillance », d’où hassidisme).

Après avoir cherché en vain dans les traités indiens (anciens et modernes), je n’ai trouvé nulle part une notion qui corresponde même partiellement à l’idée de grâce. Bien sûr, dans différentes langues et cultures, son sens varie, mais le noyau reste le même. Or, chez les Indiens, depuis les Védas jusqu’aux œuvres de Krishnamurti, on trouve tout sauf la grâce : force divine, prāṇa, śakti, aśima, rectitude — tout, sauf la grâce.

C’est parce que, chez les Indiens, ce ne sont pas des individus méritants qui sont considérés (et le sont encore) comme les « porteurs de la force divine », mais tous les membres de la caste des brahmanes par droit de naissance. Même si tu es un kshatriya (guerrier, patricien), fussent tes exploits quarante fois héroïques, tu ne connaîtras pas la plus haute grâce. À l’inverse, même en commettant un crime, un « deux fois né » peut perdre son titre de brahmane, mais ne perdra pas son appartenance à la grâce suprême (comparer aux décembristes nobles, privés de leurs droits d’état, mais n’ayant pas perdu leur noblesse innée).

En ce sens, l’émergence du zoroastrisme depuis la religion proto-védique fut une avancée, car elle offrait la possibilité du salut non pas à une seule caste d’élus, mais à tous ceux qui adoptaient la doctrine.

Une autre différence entre la vision indienne et perse réside dans la reconnaissance d’une paire de divinités suprêmes : le dieu du bien, Ormuzd, et le dieu du mal, Ahriman, comme deux principes indépendants, chacun agissant à sa manière — l’un par des actes bons, l’autre par des actes mauvais. C’est pourquoi on reproche souvent aux Perses leur dualisme. Cependant, ce dualisme est relatif, car Ormuzd et Ahriman sont en réalité des « jumeaux célestes », enfants du dieu du temps éternel et infini — Zurvan, bien que dans l’Avesta il ne soit mentionné qu’en passant.

Le zoroastrisme lui-même n’est pas très ésotérique, et ses éléments ésotériques relèvent davantage de la vision indo-iranienne commune. Beaucoup plus ésotériques sont ses dérivés — les « hérésies » et les doctrines modernes (par exemple, Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche), dont l’une s’adresse directement à Zurvan : c’est le ZURVANISME (zervanisme), doctrine du temps infini.

Zurvan, aussi appelé Zervan, Zourvan (pehlvi ; arménien Zruam, Zruan ; angl. Zurvan, Zervan) : Zurvan Akarana, « le Temps illimité », dieu suprême de la mythologie zurvaniste (Iran), personnification non pas tant du temps que du principe d’équilibre cosmique (la balance, dont l’un des plateaux porte le bien et l’autre le mal). Selon une version, il s’agit même d’une divinité bisexuée, androgyne, qui « ne savait même pas ce qui se formait dans son sein ». Il est perçu comme le temps infini, tandis que le monde est fini et condamné à la destruction. Les créateurs du monde sont les fils de Zurvan : Ormuzd et Ahriman, mais le temps est plus puissant que les deux, c’est-à-dire plus fort que le bien et le mal. Depuis la Perse, ce culte s’est répandu en Syrie, en Palestine et en Égypte (Éon). Théodore de Mopsueste l’appelle « le Silencieux » (gr. týchē — « sort », « destin »).

Théodore de Mopsueste (mort en 425) – grand exégète de l’école d’Antioche, disciple de Paul de Samosate. Il rédigea pour la première fois des commentaires détaillés sur tous les livres de la Bible et composa des « réponses » à l’encontre de toutes les hérésies. En 553 (au Ve concile œcuménique), il fut lui-même condamné comme hérétique (nestorien) pour avoir reconnu en Jésus deux natures, divine et humaine. Il écrivit un ouvrage « Sur les mages en Perse », dont un bref résumé est donné par le patriarche Photius (vers 820-891).

À la fin de l’Antiquité, le zervanisme était également répandu en Sicile et en Syrie « parmi les mages », comme l’écrit Bartel Van-der-Waerden (La Science éveillée II. Naissance de l’astronomie. Moscou, « Nauka », 1991). Cependant, en Iran même, les partisans de la secte religieuse des zervanites furent finalement réprimés par les Sassanides, et il n’en reste presque plus aujourd’hui. Leurs vues philosophiques, plus proches de l’ésotérisme que la philosophie proprement dite de l’« Avesta », nourrissent encore aujourd’hui une réflexion intéressante.

Une autre secte, tout aussi fascinante d’un point de vue ésotérique, fut celle des MANICHÉENS.

Mani-Zendig, Manès fils de Patál (transcription latine Manes ou Mani, 216 – vers 277) : fondateur du manichéisme. Il se considérait comme le disciple de Faridun. Il apparut en Iran sous le règne de Shapur, fils d’Ardashir (2e roi de la dynastie sassanide), et rejeta le Zend-Avesta, ce qui lui valut, ainsi qu’à ses disciples, le surnom de « zendigs » (d’où l’arabe Zindîq – « apostat »). Il se disait successeur de Bouddha, de Zoroastre et du Christ.

Selon al-Balkhî, Mani fuit les persécutions de Shapur pour se rendre en Chine, où il fonda la secte des abakhites. Le petit-fils de Shapur, Bahram, le ramena en Iran en lui promettant de légaliser sa doctrine. Mani crut en cette promesse et les manichéens sortirent de la clandestinité. Désireux d’agir « en roi », Bahram organisa un débat religieux au cours duquel Mani fut déclaré vaincu. Le souverain lui proposa alors d’abjurer sa foi ou de mourir. Mani choisit la mort. On lui écorcha la peau et on la remplit de paille – « c’est pourquoi, à quiconque se révèle chef des zendigs, on remplit la peau de paille » (Ibn al-Balkhî, « Fars-Nâmeh »). Ses disciples furent emprisonnés, et ceux qui refusèrent d’abjurer furent exécutés. Al-Biruni (voir) l’appelle Kurbîkos ibn Fattak ; les Romains le nommaient Corbicius (Corbitius).

Le manichéisme fut une sorte de synthèse des visions perses, suméro-babyloniennes et chrétiennes (gnostiques). Contrairement aux zervanites et aux zoroastriens proprement dits, les manichéens étaient de vrais dualistes : ils considéraient le bien et le mal (la lumière et les ténèbres, Dieu et le diable) comme deux principes absolus, autonomes et égaux, présents tant dans l’Univers que dans l’homme.

D’un point de vue moderne, il s’agissait d’un ésotérisme « sans sommet », n’atteignant jamais le stade de la « plénitude » (pleroma) en refusant de reconnaître l’Unité (l’Absolu) : leur cosmogonie commençait immédiatement par le Deux. Comparé au zervanisme, il est certes moins développé, mais plus coloré et contient au moins une idée importante à laquelle nous devrons revenir – appelons-la provisoirement « la Révolte de Lucifer » (parfois nommée « la guerre des dieux »).

Son contenu est le suivant. Le mal (Lucifer, Ahriman, le diable – peu importe s’il s’agit d’une force autonome ou d’un « 33e département » malchanceux de la Création, pour ceux qui ont lu Swedenborg ou Valleo, ou vu le film) se révolta un jour contre le Bien, souhaitant dominer l’Univers. Il faillit y parvenir, mais sa victoire finale aurait signifié l’effondrement de l’Univers, c’est pourquoi une loi d’équilibre cosmique entra en vigueur (personnifiée dans les mythes judéo-chrétiens par l’archange Michel), et le mal fut vaincu, évitant ainsi la catastrophe.

Les manichéens en conclurent qu’Ahriman, après son échec dans le macrocosme, tente à chaque fois de prendre sa revanche dans le microcosme, c’est-à-dire qu’il tente de séduire chaque individu pour lui faire perdre « l’image et la ressemblance d’Ormuzd » ; la tâche de l’homme est donc de chercher les moyens de restaurer cette image.

Les manichéens prônaient aussi l’ascétisme et le célibat, s’opposant au culte du feu (zoroastrisme). Il existait six « Livres de Mani » en syriaque et un en moyen-iranien (parthien) (« Le Livre des géants », « Shâhpurakân », etc.) ; ils ne nous sont pas parvenus. Les idées manichéennes trouvèrent ensuite de nombreux adeptes en Occident comme en Orient, mais leurs disciples, comme nous l’avons déjà mentionné, furent exterminés.

De nos jours, le zoroastrisme en tant que tel a conservé un caractère surtout religieux, perdant ses éléments philosophiques. Cela n’a rien d’étonnant, car la religion d’État en Iran est aujourd’hui l’islam chiite, et les communautés zoroastriennes, relativement petites, sont dispersées dans le monde. Les zoroastriens (comme les Roms) « n’ont jamais » pratiqué la philosophie ésotérique.

Quant à la philosophie moderne de l’« AVESTISME », qui semble n’exister qu’en Russie européenne, elle représente une réinterprétation des mythes iraniens anciens (dont les sources indiennes sont évidentes presque partout).

L’un de ces mythes, fondé sur un fait historique – l’arrivée des tribus indo-iraniennes venues du nord – et intégrant les théories nazies sur la race aryenne, a donné naissance, sur notre sol, à une théorie originale sur l’Arctogée.

ARCTOGÉE : 1. Dans l’ésotérisme avestique (et certains autres), l’Antique continent-mère, supposé berceau de l’humanité (P. Globa). Chez les nationalistes européens contemporains, patrie de la race nordique (aryenne), porteuse d’une culture supérieure, opposée à la Gondwana, berceau de la race méridionale. La rencontre de ces deux races aurait engendré toute la diversité culturelle, mais les formes supérieures de culture et de civilisation naissaient là où prédominaient les « arctoïdes ». Pour plus de détails, voir par exemple : Dugin A., Théorie hyperboréenne (essai d’étude ariosophique). Moscou, 1993.

Shambhala

Si nous avons encore le temps, nous pouvons aborder la légende de Shambhala, qui a trouvé un écho si large dans le cœur de nombreux Russes contemporains.

Shambhala, Shambhala, ou dans la littérature occidentale Shangri-La (sanskrit Cambhala, anglais Shambhala ou Shangri-La) : selon les représentations lamaïstes, pays légendaire où sont conservés les plus hauts secrets magiques du tantrisme et du bouddhisme. La maîtrise de ces secrets est le vœu ardent du lamaïste, c’est pourquoi Sh. est perçu comme l’incarnation du monde futur du Bouddha Maitreya. Selon la légende, Sh. était un royaume d’Asie centrale. Son roi Suchandra se rendit en Inde du Sud pour y acquérir des connaissances. Après l’invasion musulmane en Asie centrale au IXe siècle, le royaume de Sh. devint invisible aux yeux des hommes. Seuls ceux au cœur pur peuvent trouver le chemin qui y mène. Mais dans un avenir proche, le roi Rudra Chakrin en sortira avec son armée et son chef pour, après une grande bataille, établir sur Terre une nouvelle communauté spirituelle.

Des légendes similaires ont existé (ou existent encore) chez de nombreux peuples : la Russie blanche (Belovod’e) et la cité de Kitej en Russie, dans une certaine mesure la Vineta allemande, et bien d’autres.

En réalité, Shambhala n’est qu’un égrégore, un champ informationnel créé exclusivement par l’ésotérisme occidental : c’est une sorte de rêve d’une société idéale, à laquelle ne pourraient accéder que les « initiés » les meilleurs. Cependant, comme la plupart de ceux que l’Occident a désignés comme « les meilleurs » se sont révélés être des individus peu scrupuleux, ce champ informationnel a aujourd’hui perdu une grande partie de sa clarté et de sa pureté originelles.

Des communautés ou même des cultures entières existent encore aujourd’hui en marge des civilisations techniciennes (et elles ne sont pas rares), qui, pour diverses raisons, conservent non seulement des traits des époques antérieures – l’ère du Bélier, l’ère du Taureau, voire des périodes encore plus anciennes –, mais leur ont aussi permis de « survivre à leur siècle » et d’effectuer au moins un, voire plusieurs cycles de développement « supplémentaires ».

La première partie de cette situation, à savoir la préservation chez elles de nombreux traits de la haute Antiquité, réjouit les ethnographes, les archéologues et autres scientifiques qui reconstituent l’histoire des sociétés humaines. Mais ce qui nous intéresse davantage, c’est la seconde partie, qui implique non pas tant la reconstitution des éléments de développement de ces sociétés – car, comme nous l’avons déjà constaté, elles furent partout sur Terre plus ou moins identiques –, que le rôle et la place de ces cultures dans notre vie actuelle, tant dans son ensemble que dans la philosophie ésotérique en particulier.

Le rôle et la place de ces cultures aujourd’hui ressembleraient en grande partie à celui des immortels de Laputa chez Swift, qui ont vécu dignement une vie humaine avant de sombrer dans une complète sénilité pendant plusieurs siècles, ou au destin d’une plante annuelle plantée en pot et laissée à l’intérieur pendant l’hiver : à Noël, elle prend des formes étranges, inconnues d’elle-même, et à Mardi Gras, elle s’épuise et meurt — si ce n’est que ces cultures disposent d’une base puissante, la seule parmi toutes les autres, plus tardives, fidèle déjà par sa simplicité et sa beauté.

Nous ne pourrons naturellement pas examiner toutes ces cultures semblables ; je ne mentionnerai que celles qui sont essentielles pour comprendre leur importance cruciale.

Commençons par la culture la plus proche de nous géographiquement. Comme on le sait, à l’extrême limite de notre espace-temps (« des Varègues aux Grecs » et des manuels d’histoire de la 5ᵉ à la 10ᵉ année), se trouve l’Égypte — non sans raison, les Européens ont considéré pendant des siècles ce pays comme le plus lointain et le plus ancien des civilisations.

Nous avons déjà parlé de l’Égypte, essayons maintenant de dépasser ses frontières.

L’Égypte ancienne était un grand pays. Sur les cartes actuelles, son territoire est divisé en plusieurs parties, dont les plus grandes sont l’Égypte proprement dite (la partie nord de l’Égypte ancienne) et le Soudan (le sud de l’Égypte ancienne).

Au Soudan vivent divers peuples, et au cours des deux derniers millénaires, des événements extraordinaires s’y sont produits (par exemple, l’apparition d’un messie — le mahdi, dont nous parlerons peut-être encore). L’un de ces peuples s’appelle les Bambara. Ce sont de simples Noirs de belle stature, qui vivent aussi au Mali et dans d’autres pays d’Afrique n’ayant jamais fait partie de l’Égypte.

Pour commencer, tournons-nous vers la cosmogonie des Bambara — naturellement, sous une forme abrégée, afin d’en saisir l’essentiel. D’après : Arseniev V.R. *Animaux — Dieux — Hommes*. Moscou, 1991.

Le monde est né du vide primordial (c’est-à-dire du même chaos, dont la définition est introuvable. Mais nous essaierons tout de même d’en parler en cours de route). Le vide a émis un son, ce qui a engendré son double. De leur union est née une substance humide (l’eau), puis une explosion (! — ce que nous disions du Big Bang ?) a produit une matière solide. Cependant, il ne s’agissait pas encore de la terre et de l’espace, qui n’avaient pas encore été créés.

Lors de la sédimentation de la matière solide (après l’explosion), des choses et leurs symboles sont apparus. Ensuite, le chaos a dégagé la conscience, qui s’est dirigée vers les choses pour leur insuffler la vie et leur donner des noms. C’est ainsi que sont nés l’esprit actif Yo et les 22 éléments fondamentaux, à l’origine des sons, des couleurs, des actions et des émotions (cela ne vous rappelle rien ?).

De Yo est issu le dieu Faro, « maître de la parole », qui a créé les sept cieux et d’autres divinités. Faro correspond à l’élément EAU (principe féminin, brièvement — yin), Pemba, « constructeur de la Terre », au FEU (yang), la déesse primordiale des humains Musso Koroni à la TERRE (yin), et l’esprit Teliko à l’AIR (yang). Cette répartition des éléments selon le principe du masculin et du féminin correspond entièrement, soit dit en passant, aux vues des hindous (brahmanistes), des pythagoriciens, des kabbalistes et des soufis.

La similitude avec les cosmogonies que nous connaissons déjà est indéniable, et avec l’égyptienne, elle saute aux yeux — surtout si l’on sait que les 22 arcanes du Tarot sont attribués à une origine égyptienne : selon la légende, dans les sous-sols d’un temple égyptien antique étaient conservées 22 tables d’or sur lesquelles, sous forme de dessins symboliques, étaient gravées toutes les connaissances accumulées par les prêtres égyptiens. La parole change et meurt, mais l’image est éternelle, c’est pourquoi les prêtres ont décidé de photographier leurs connaissances en images.

Oui, l’analogie s’impose. Mieux encore : il existe de nombreuses belles légendes sur l’interpénétration du Nord et du Sud — par exemple, celle d’un bataillon romain égaré en Afrique tropicale et ayant donné naissance à une lignée de Berbères au teint clair et aux yeux bleus.

Mais : l’histoire s’écrit rétrospectivement !

De plus, pour nous, qui nous plongeons dans l’ésotérisme et savons que lors de l’analyse des questions de l’être (c’est-à-dire des problèmes du microcosme et du macrocosme), la loi de cause à effet n’est pas applicable, il n’a dans ce cas, comme dans d’autres, aucune importance de savoir qui a emprunté à qui : les Bambara aux Égyptiens ou les Égyptiens aux Bambara. Tous deux ont reflété dans leurs représentations la loi universelle de l’équilibre mondial : l’Univers est ainsi fait, et non autrement, c’est pourquoi sa réflexion dans la conscience de n’importe quel peuple sera similaire.

Souvenons-nous de la loi marxiste de l’unité et de la lutte des contraires, ou des paroles de Bhagwan Shri Rajneesh, alias Osho, le grand maître des hindous modernes en Russie et à l’étranger. Revenant au thème de l’Inde ancienne et anticipant celui des enseignements post-indiens modernes, on peut dire que le mérite de Rajneesh réside précisément dans l’adaptation des concepts du pluralisme panindien des dieux et des idées à la perception rationaliste limitée des Européens (ou, plus exactement, de l’humanité en général) de l’Occident. Il écrivait :

« Les contraires ne sont pas des contraires. Regardez plus profondément, et vous sentirez qu’ils ne sont qu’une seule et même énergie » — c’est exactement ce dont nous parlions lors de toutes les conférences précédentes… Souvenez-vous de la controverse entre le Vedanta et le Mimamsa : l’illusion est-elle le monde ou n’est-ce pas l’illusion ?

Mais revenons à nos cultures exotiques. Les Bambara, comme nous nous en souvenons, vivent aussi au Mali. Le Mali se situe déjà en Afrique tropicale, une région à la culture des plus originales. Il suffit de savoir que dans cette même zone tropicale, mais non pas au nord-ouest, mais au sud-est, se trouvait l’État légendaire de Monomotapa (territoire du Zimbabwe et du Mozambique).

Le temps de ces cultures est cyclique : « Ce qui fut, sera, et ce qui s’est fait, se refera » (Ecclésiaste 1:9). L’homme et l’Univers, ou plus exactement la société humaine (la communauté) et l’Univers, ne font qu’un, ils sont en équilibre, et personne ne peut le perturber. Pour les membres de telles sociétés, « on observe une orientation consciente, en premier lieu, vers la reproduction exacte de l’expérience des générations précédentes et sa transmission aux descendants sous une forme inchangée » (V.R. Arseniev).

Dans la tradition scientifique moderne, de telles sociétés ou cultures, qu’elles se trouvent en Afrique, en Amérique du Sud ou en Australie, sont qualifiées d’archaïques. Et dans ce cas, les ethnologues ont raison : comme nous le savons, par exemple, la représentation de la cyclicité de l’espace-temps remonte à l’ère du Taureau, et certaines autres représentations remontent à des périodes encore plus anciennes de l’histoire humaine.

La conservation, ou plus exactement la réanimation constante de ces représentations, a joué dans l’histoire des « sociétés archaïques » un rôle tout aussi fatal que dans l’histoire de l’Inde, dont nous avons parlé lors de la conférence précédente. Comme l’écrit I.T. Katagochtchina, candidate en sciences historiques (Institut d’Afrique de l’Académie des sciences de Russie) : « La stabilité de la tradition a rendu les porteurs de la conscience archaïque largement désarmés face aux changements sociaux rapides qui déferlaient sur l’Afrique pendant la période coloniale et plus tard » (*Katagochtchina I.T. Représentations archaïques de l’espace-temps et progrès social en Afrique tropicale. Dans : Espace et temps dans les cultures archaïques. Actes du colloque, Moscou, 1992*).

Cependant, c’est précisément cette « stabilité de la tradition », fondée sur les représentations les plus simples et naturelles du monde, qui a rendu les porteurs de ces cultures résistants à toutes les innombrables innovations de la seconde moitié de l’ère des Poissons, depuis les enseignements des prédicateurs musulmans et chrétiens jusqu’aux tentatives civilisatrices des capitalistes et des communistes. « La civilisation afro-tropicale a survécu », comme l’a constaté l’un de nos africanistes.

En paraphrasant légèrement Dmitri Mikhaïlovitch Bondarenko, un remarquable africaniste contemporain, on peut dire que « ce qui pour nous est le contenu, pour eux n’est que la forme, et ce que nous considérons comme la forme, pour un Africain, est le contenu ». Autrement dit, un Africain peut porter un costume avec une cravate et discuter avec vous de l’œuvre de Kafka, mais le soir, vous rentrerez chez vous pour regarder la télévision, tandis que lui se transformera en léopard et partira à la chasse rituelle.

Pourquoi le léopard ? Parce que « nous sommes du même sang, toi et moi » – c’est ce que Redyard Kipling, l’auteur du « Livre de la Jungle », avait bien compris : l’Européen de l’ère des Poissons a trop perdu le lien avec ses origines naturelles, et seul un stress colossal peut le ramener à son schéma comportemental initial (T. Shibutani. Psychologie sociale. M., 1968). D’ailleurs, l’idée célèbre de « retour à la nature » est née chez les Lumières européennes, entre autres, grâce à la « découverte » de l’Afrique…

En quoi consiste cette vision du monde, si naturelle pour les porteurs des « cultures archaïques » et si heureusement oubliée par nous ?

Examinons-la à travers l’exemple des BINI (Béninois) – un peuple qui habite la côte ouest-africaine de l’Afrique tropicale. D’après : Bondarenko D.M. La société béninoise à la veille des premiers contacts avec les Européens (particularités stadiales et civilisationnelles). Thèse. Institut d’Afrique, M., 1993 (manuscrit).

Pour les Béninois, l’Univers se présentait sous la forme de plusieurs cercles concentriques – des mondes dont les limites, bien que perméables, sont bien définies. Le cercle extérieur, le plus large, représentait l’Univers, qui englobait le monde très peuplé des ancêtres, des esprits et d’autres entités immatérielles. Au centre se trouvait la communauté, dont l’homme faisait partie (le corps physique avec tous ses niveaux), lui-même composé de quatre mondes ou cercles : le « double » (corps éthérique), l’âme (corps astral), l’esprit (corps mental) et le « Soi supérieur » (la monade) :

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/ U N I V E R —————————————–
// Monde des esprits des ancêtres et des divinités ———————————-
// Société (communauté) —————————-
| | | | H O M M E | | | |

– l’âme-double, ossature immatérielle de l’enveloppe physique de l’homme
– la conscience, la pensée, le principe psychique
– le moi spirituel
– le surmoi

D’ailleurs, à propos du double. « Du point de vue de l’Africain, lorsque l’homme s’endort sur sa natte, son double apparaît sur scène, effectue le même chemin que celui parcouru par le dormeur dans le monde réel et accomplit le même travail… C’est précisément dans ce double que réside la personnalité de l’homme » (Ksenofontova N.A. La personnalité, la société et le temps social. In : Espace et temps dans les cultures archaïques. Actes du symposium, M., 1992).

Nous reconnaissons ici sans peine le schéma quadripartite de division du macrocosme et du microcosme, et ce, en double exemplaire, ce qui nous donne à nouveau les huit éléments familiers dont l’ensemble forme le neuvième élément, implicite mais présent (Min Tang, voir la conférence 4). Qu’il y ait eu ou non une migration terrestre de toutes les langues (tribus) depuis l’Afrique n’a plus d’importance : la reconnaissance de ce schéma prouve que partout s’appliquent les mêmes lois, et que « les opposés ne sont pas des opposés… »

Ce schéma est si simple et dépourvu de toute « superstructure culturelle » théorisant des avertissements et embrouillant les détails qu’il peut servir d’illustration brillante au principe de correspondance, connu grâce à la formule d’Hermès Trismégiste : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », dont nous avons parlé lors de la 1ère conférence.

C’est pourquoi les africanistes – des personnes généralement très académiques, donc éloignées de notre approche – soulignent à juste titre que le principe de correspondance constitue la base la plus importante de la pensée des peuples de l’Afrique tropicale (voir, par exemple : Girenko N.M. Sociologie de la tribu. Formation de la théorie sociologique et composantes principales de la dynamique sociale. M., 1991).

De plus, pour les représentants des « cultures archaïques », il a toujours été clair, et cela reste valable aujourd’hui, que l’idée suivante fait également partie des conceptions ésotériques les plus importantes : le cosmos n’est pas une structure, un mécanisme, une construction morte, mais un organisme vivant. Ceux qui ont lu les travaux de l’Agni-yoga moderne reconnaîtront cette idée.

D’où la conception de la vie comme valeur suprême : le meurtre (même d’un animal) est le crime le plus grave (rappelez-vous le commandement « Tu ne tueras point » de l’ère du Bélier), à l’exception des chasseurs, et c’est pourquoi les chasseurs forment un groupe social particulier dont les membres doivent observer de nombreux rituels complexes pour éviter de perturber l’équilibre cosmique, car rien n’est plus grave que le retrait de la vie (« Reconnais que couper un cheveu ne peut être fait que par celui qui l’a fait pousser » – Boulgakov M. Le Maître et Marguerite. M., « Khud. lit. », 1973). D’où les nombreuses règles et tabous de chasse, ainsi que les rituels d’identification du chasseur avec l’animal destiné au sacrifice (présentation des signes des Gémeaux, du Cancer et du Lion) : dans ce monde, rien ne doit disparaître sans laisser de trace, pas plus qu’il ne doit apparaître de nulle part, sinon l’équilibre sera rompu.

Ainsi, chez les Bambaras, on considère que lors de la destruction d’un objet (violation de son intégrité), une énergie particulière est libérée – la « Nyama », nuisible contrairement à l’énergie vitale simple « ni » (le chi, la prana) et capable d’exercer une influence dangereuse sur les gens, l’équilibre et l’ordre du monde. Mais la chasse fournit de la nourriture aux gens, sans laquelle on ne peut se passer ; c’est pourquoi le chasseur (non pas un simple chasseur, mais un membre de la caste la plus élevée, un brahmane, pour revenir au thème de la conférence précédente) doit assumer la responsabilité de ne pas propager cette énergie vers des innocents, sinon tous en souffriront.

D’où – un système développé, c’est-à-dire un ensemble de « rites magiques et védiques, de sacrifices, d’observation des tabous, etc. » (D.M. Bondarenko). Nés à l’ère du Bélier, ces rites ont conservé leur rôle de facteurs stabilisateurs de la vie communautaire même dans la période « post-bélier ». Sans examiner pour l’instant l’influence « piscéenne » des mollahs musulmans et des pères catholiques sur la formation de la vision du monde des peuples « archaïques », notons que la colonisation (idéologique) n’a pas seulement échoué à éliminer les croyances et cultes anciens, mais les a même renforcés dans une certaine mesure.

Un exemple en est le culte du VOUDOU, dont le foyer se trouve au Dahomey, c’est-à-dire précisément au Bénin. Voodoo (Wodoo, Voodoo) est un mot d’une langue africaine (apparemment, l’éwé), signifiant « esprit ». À l’époque de la traite des esclaves, les habitants de la côte ouest de l’Afrique tropicale furent déportés en Amérique du Nord et du Sud, à Cuba et à Haïti, et c’est ainsi que le culte s’y est répandu, provoquant l’horreur des Européens superstitieux.

Pour un Européen, le culte est en effet très exotique : « danses des serpents », sacrifices, adoration du grand dieu-guerrier Afa (Ogun) et de ses aides sanguinaires (semblables à Phobos et Deimos de Mars – un produit évident de l’ère du Bélier), esprits protecteurs, esprits des ancêtres, esprits maîtres des cimetières, démembrement rituel des cadavres, et dans l’« anamnèse » historique, le cannibalisme, et bien sûr, les « zombies » – presque le seul concept emprunté par les Européens au « voudouisme », comme ils l’ont appelé, mais qui continue de ravir les scénaristes expérimentés et les débutants en parapsychologie.

ZOMBI (anglais zombie, du nom d’une potion toxique en langue éwé) : « mort-vivant », historiquement – une victime de sorciers africains, pratiquée dans la région du Dahomey (Bénin actuel) et plus tard à Haïti. On administrait à la victime dans sa nourriture une « poudre de… » contenant de la tétrodotoxine ou un autre poison puissant, et la personne mourait d’une mort apparente, presque indistinguishable de la mort réelle. Quelques jours plus tard, le « mort » était ranimé et, ayant totalement perdu sa volonté (sa conscience), obéissait aux ordres du sorcier. Habituellement, les zombies ne vivaient pas longtemps après cela. Des cas de guérison (retour de la conscience) sont connus, mais ils sont très rares. Aujourd’hui, on appelle ainsi des personnes « possédées par des forces surnaturelles », c’est-à-dire ayant perdu leur volonté personnelle et soumises aux ordres de quelqu’un. Pour plus de détails, voir, par exemple : Malenkov A., Sarbash U. Quel est le secret des zombies ? « Science et vie », n°7/1989, p. 91.

Cependant, ce culte n’est rien d’autre qu’une expression de cette même vision du monde « taurine », archaïque, pour mieux comprendre et retenir laquelle les rites et les rituels furent créés. Comme l’écrit toujours le même D.M. Bondarenko, le comportement rituel était pour les Africains simplement « une manière active d’influencer le cours des événements — après tout, peut-être est-il vrai que “tout est entre les mains des divinités et des ancêtres” ? Il faut les craindre, mais on peut aussi les influencer… » En même temps, les actions rituelles pouvaient effectivement s’avérer efficaces, puisque non seulement ceux qui les accomplissaient y croyaient, mais aussi tous ceux à qui elles étaient destinées, que ce soit à leur détriment ou à leur profit.

L’efficacité de ces actions, du point de vue de l’ésotérisme moderne, s’explique aussi par le fait que, au fil de milliers d’années d’existence, le vodou a formé un égrégore puissant (un champ informationnel), doté, cependant, d’une sorte de « verrouillage par code » : on ne peut pas s’adresser à lui n’importe qui, mais seulement celui qui possède le code — rappelez-vous les pierres-clés des grottes ancestrales de l’île de Pâques.

Les recherches de Thor Heyerdahl ont donné des résultats frappants, car, premièrement, il portait un nom « compréhensible » pour l’égrégore local : Terai Mateata. Deuxièmement, on lui a transmis, selon toutes les règles, une pierre-clé, avec la proclamation d’un texte sacré et, pour ainsi dire, un sacrifice symbolique. Troisièmement, il a obtenu son propre aku-aku (esprit protecteur) — une émanation de l’égrégore. Ainsi, l’aku-aku n’est autre que le même vaudou.

L’histoire de Heyerdahl montre, soit dit en passant, que la « clé » de l’égrégore n’est pas liée à l’appartenance ethnique, mais à ce qu’on appelle la « consécration », qu’il s’agisse d’une initiation formelle ou d’une étape nécessaire du développement intérieur.

Il en va de même pour tout autre égrégore (pas seulement les « aku-aku »), par exemple ceux liés aux arts martiaux orientaux.

Cependant, ayant survécu à son époque (et ayant quitté son espace originel), le vodou a perdu une grande partie de son essence ésotérique, ou, plus précisément, a cessé de la développer. Il est resté dans le cadre d’une religion incluant des croyances en voie d’affaiblissement et un culte bien développé en raison de sa praticité. Cependant, comme il est impossible d’utiliser l’égrégore de ce culte sans « clé », on ne trouvera nulle part de disciples d’autres ethnies, ni de sectes, ni même de cercles d’amateurs du vodou, bien qu’aux États-Unis, semble-t-il, on puisse trouver des amateurs de n’importe quoi. Les esprits vaudou sont de moins en moins nécessaires aux gens.

Dans ce domaine, d’autres esprits ont eu plus de chance — les Winti. Il existe un pays, le Suriname, l’ancienne Guyane néerlandaise, au nord de l’Amérique du Sud. Sans entrer dans une analyse démographique de sa population bigarrée, notons qu’il appartient, dans sa culture, à la所谓 créole, qui combine des éléments des cultures européennes, africaines, américaines (indiennes) et d’autres. Dans la culture créole, tout cela s’est « fondu » en quelque chose de qualitativement nouveau, original dans tous les domaines de la vie humaine, y compris l’ésotérisme.

Le mot Winti (Winti), strictement parlant, signifie « esprit » (comme le vaudou et l’aku-aku). Mais ce même mot désigne également la vision du monde des habitants du Suriname, leur « religion populaire » ou philosophie.

Par son origine, le Winti provient de la philosophie de vie des Africains, amenés au Suriname par des esclaves noirs. On considère que le Winti imprègne tout ce qui vit et se compose de deux éléments les plus importants : la croyance et la guérison (et non le culte, comme dans les cultures « archaïques »).

La première suppose que les esprits Winti existent partout. Un tel esprit peut être ton ancêtre, mais il peut aussi ne pas l’être ; il peut tout à fait être l’esprit d’un arbre ou de ton signe zodiacal. Mais le Winti peut aussi te posséder (« chevaucher », comme un cavalier sur un cheval). Cela peut être bénéfique, mais cela peut aussi être néfaste. Dans ce dernier cas, la personne doit s’adresser à ses Winti pour qu’ils l’aident à retrouver son « moi ».

Les mauvaises actions, les troubles de l’âme, le rejet de soi-même expliquent pourquoi la personne perd le lien avec ses Winti, sans lesquels elle n’est rien en ce monde. L’homme a rompu l’équilibre cosmique, et maintenant il doit être soigné : voilà le sens de la deuxième partie de la philosophie Winti. Elle comprend également ses propres rituels, mais tous sont consacrés à la guérison, tant du corps que de l’esprit. Dans les rituels Winti, la personne est appelée « Cheval de Dieu » : les esprits de son monde intérieur, ainsi que de l’extérieur, la possèdent constamment, guidant ses sentiments et ses pensées. Voici ce qu’écrit à ce sujet un poète surinamien contemporain :

Edgar Cairo
Chant : J’ai perdu mon âme

Ma voix résonne, mais où suis-je ?
Je suis vivant, mais où est mon âme ?

Tant que l’âme est prête à changer de forme à tout moment,
En franchissant le prochain seuil —
Elle est vivante.

Qui aide le poisson à franchir le prochain seuil,
À avancer toujours plus haut, devenant plus fort
Et trouvant la sagesse ?
Reculer devant le seuil — voilà la mort.

C’est ainsi que meurt le cavalier sans cheval.
C’est ainsi que meurt le cheval dans les montagnes sans cavalier,
Il ne trouvera pas le chemin de la vallée.

Et je suis seul. Mais qui m’aidera
À franchir le prochain seuil ?

La guérison, quant à elle, repose sur des méthodes de « médecine populaire » connues de tous les peuples de la Terre, principalement sur l’utilisation de substances naturelles et de psychophysiothérapie. Cependant, si les remèdes populaires les plus simples, dont le choix est déterminé par les conditions naturelles de la région, sont connus de presque tous, l’application de « prescriptions composées », et encore plus de méthodes de traitement complexes, relève déjà d’une profession nécessitant des connaissances et de l’expérience, et pas seulement dans le domaine pratique, mais aussi dans le domaine ésotérique. Les personnes qui pratiquent cette profession sont appelées de différentes manières — guérisseurs, healers (anglais) ou chamanes.

Nous utiliserons le mot « chamane » car il est déjà entré dans le langage scientifique comme terme (voir, par exemple : Men A., prot. Mystiques préhistoriques. « Science et vie », n° 2/1990). Ce mot est entré dans les langues européennes depuis le yakoute au XVIIe siècle — cf. la pièce de Catherine la Grande « Le Chaman sibérien ». Il est arrivé en Yakoutie via la Mongolie depuis l’Inde (du sanskrit camas — « apaisement, paix »).

Sans aucun doute, le chamane est d’abord un produit de l’ère du Taureau (rappelez-vous la troisième leçon). Le contenu de cette « profession » n’a que peu changé en quelques milliers d’années, seul le niveau de sa compréhension a évolué. Le chamane d’aujourd’hui est généralement une personne ayant une formation médicale, appartenant à un ethos-égrégore (c’est-à-dire à une population autochtone) — un Surinamien, pour reprendre le dernier exemple, ou un Chinois, s’il s’agit d’acupuncture, et ayant une conscience véritablement ésotérique, c’est-à-dire, premièrement, non seulement savante, mais profondément ressentant les lois du microcosme et du macrocosme, et, deuxièmement, pleinement consciente de sa responsabilité (on ne peut pas perturber l’équilibre cosmique).

Et si les premier et deuxième éléments sont facultatifs (un chamane peut ne pas avoir de formation médicale ou ne pas appartenir à l’ethnie correspondante), l’absence du troisième élément (conscience ésotérique) transforme le chamane en sorcier, le curandero en brujo.

En Amérique latine, le mot curandero (guérisseur) désigne un vrai chamane — comme Eduardo Calderón d’Équateur, décrit par Douglas Sharon dans son livre « Le Magicien des Quatre Vents » (Sharon, Douglas. Wizard of the Four Winds. The Free Press, New York 1978 ; all. Magier der Vier Winde. Verlag Hermann Bauer KG, Freiburg in Breisgau, 1ère éd. 1987). Il parle ainsi de lui-même :

« Bien sûr, un chamane doit être bon… Sinon, c’est impossible. Même en récoltant des plantes, il faut aller vers elles avec une âme pure, et elles viendront à ta rencontre. Une personne méchante ne trouvera que des plantes méchantes… Avant de devenir curandero, j’ai fait une promesse à mon maître : aider les gens sans penser à mon propre avantage, aider tous ceux qui en ont besoin — qui qu’ils soient et quelle que soit leur vie. »

Quant au brujo, sans entrer dans les détails linguistiques, il signifie « magicien noir », « sorcier maléfique ».

Dans tous les pays du monde, de la Tchoukotka à la Terre de Feu, les principes du travail des chamanes sont les mêmes. Ils utilisent les liens existant entre le monde visible et le monde invisible (loi de la similitude), influençant ceux-ci à l’aide de techniques millénaires éprouvées pour rétablir l’équilibre cosmique là où il a été rompu.

Sur le plan visible, il s’agit d’actions rituelles — danse, musique, prière, encens, manipulation d’objets magiques (d’ailleurs, la christianisation n’a pas seulement limité, mais enrichi leur choix : les chamanes modernes utilisent désormais des chapelets, des crucifix et des prières chrétiennes). Sur le plan invisible, il s’agit de comportements rituels (respect de certaines règles de vie et de manipulation des objets). Ainsi, comme l’écrivait V.R. Arseniev, « la magie apparaît non seulement comme un ensemble de techniques (instrumentalisme), mais aussi comme une manière particulière de percevoir le monde, comme une stratégie en faveur des hommes » (Arseniev V.R. Zveri — Bogi — Ljudi. M., 1991).

Dans de nombreux rituels chamaniques, des substances narcotiques sont utilisées pour atteindre un état méditatif (transe), principalement sous forme de teintures et d’extraits (boissons) : kola, chicha (« cactus » de San-Pedro), octli (peyotl) en Amérique (d’où « octlupuk » — les buveurs d’octli), contenant respectivement de la cocaïne, de la mescaline et des daturoïdes, amrita et soma en Inde, haoma chez les Perses, contenant de l’éphédrine, l’ambroisie chez les Grecs, le haschisch chez les Arabes, etc. Cependant, leur usage est strictement dosé et n’est autorisé que dans certains cas.

Pour illustrer cela, citons l’un des plus grands ésotéristes russes du début du siècle — G.O.M. (Heinrich Otto Mœbius : Cours d’encyclopédie de l’occultisme, SPb., 1912) : si tu veux renforcer la perception — bois du café, si tu souhaites amplifier « l’émission » d’informations — bois du thé. Si tu veux renforcer les deux brièvement — prends de l’alcool (« dose de commitment » — 25 g), mais « en aucun cas ne répète les prises ».

Les vrais chamanes ne font jamais mystère de leurs connaissances — la différence ne réside pas seulement avec les chamanes « noirs » brujo, mais aussi avec les prêtres des cultes purement religieux. « Je suis prêt à enseigner quiconque le souhaite sincèrement et cherche vraiment le savoir », déclare le même Eduardo Calderón. Une autre chose est que tout le monde n’est pas capable d’apprendre.

Pour conclure, citons à ce propos les paroles d’un autre grand ésotériste du début du siècle, l’Anglais G.K. Chesterton (1874-1936) : « Les vrais mystiques ne cachent pas les secrets, ils les révèlent. Ils ne laissent rien dans l’ombre, et le mystère reste mystère. En revanche, le mystique dilettante ne peut se passer d’un voile de mystère, et une fois celui-ci levé, on découvre quelque chose de parfaitement trivial ». Het Monster. Histoire des doctrines ésotériques. Leçon 7. Sumer et Babylone.

Sumer

La Mésopotamie — terre bénie, à juste titre considérée comme le « berceau des civilisations », du moins celles que l’on qualifie traditionnellement d’abrahamiques — juive, chrétienne et musulmane. Elles sont appelées ainsi parce que ces trois religions reconnaissent Abraham, leur prophète et ancêtre biblique, originaire, comme on le sait, d’Ur en Chaldée (Gen. 11:31), une cité-État de l’ancienne Sumer.

Dans les langues sémitiques, ce pays s’appelle Aram Naharaïm (« Aram des Deux Fleuves », par opposition à Aram de Syrie — l’Aramée, d’où était originaire Jésus-Christ), et en grec, cela ressemble aussi : Mésopotamie, « entre les fleuves ». D’ailleurs, ses deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, étaient considérés comme deux des quatre fleuves du Paradis.

Les fleuves du Paradis — Havila, Gihon, le Tigre et l’Euphrate (Gen. 2:10-14). Quant aux deux premiers, il existe de nombreuses versions sur leur identité (par exemple, le Nil et le Gange). Le Paradis lui-même, en conséquence, devait se situer non loin de la mer Caspienne (les historiens bibliques en trouvent même l’emplacement exact).

Cependant, les Sumériens n’étaient pas des Sémites. Ils se désignaient eux-mêmes comme les « têtes noires » (ceux qui ont visité Tallinn se souviennent peut-être de la « Confrérie des Têtes noires », à qui appartenaient plusieurs bâtiments importants dans cette ville. Cependant, ils n’ont bien sûr aucun lien avec les Sumériens). Si l’on évoque la Théorie des Sept Races, les Sumériens appartenaient à la sixième sous-race de la Quatrième Race. Ils étaient de peau sombre, trapus et parlaient une langue agglutinante (et non flexionnelle comme la nôtre), similaire au swahili ou au choctaw.

L’origine du nom Sumer est inconnue. Il pourrait dériver d’un des noms du dieu lunaire Sin (Shin). Dans la Bible, Sumer est appelé « Shinear » ; des échos de cette racine se retrouvent dans le sanskrit Sumēru (Mēru, la montagne sacrée des Indiens, au sommet de laquelle se trouvait la cité de Brahma), dans le nom de la reine Shamira (Sémiramis), etc.

L’histoire de Sumer s’inscrit presque exactement dans l’ère du Taureau (4000-2000 av. J.-C.). Cela suffit déjà pour imaginer l’essence de la cosmogonie « archaïque » des Sumériens, bien connue grâce aux conférences passées et à d’autres :

De l’océan primordial (eau, principe féminin, déesse Nammu) se sont séparés le ciel (feu, principe masculin, dieu Anu) et la terre (féminin, déesse Ki). Ensuite, entre eux est apparu l’air (principe masculin, dieu Enlil).

Puis sont apparus les « dingir » — les dieux et les esprits, c’est-à-dire les divinités et les esprits qui gouvernaient la mer, les astres, les fleuves et les montagnes, chaque champ et chaque maison, chaque houe et chaque charrue (Kramer, Samuel. L’Histoire commence à Sumer. M., « Nauka », 1991).

Kramer est un érudit consciencieux qui a recueilli et analysé toutes les données dont nous disposons aujourd’hui sur Sumer. Cependant, d’après ce qu’il écrit et ce qu’il évite d’écrire, il n’était pas non plus libre de « convictions idéologiques », et c’est pourquoi il a impitoyablement effacé tout ce qui rappelait, ne serait-ce qu’un peu, l’ésotérisme.

Ensuite, plusieurs tentatives ont été faites pour créer l’homme (à partir d’argile) : différents dieux rivalisaient en cela, mais sans succès : ce qui en sortait était tantôt des monstres, tantôt des êtres asexués, tantôt des créatures sans cervelle… Un bel écho parallèle avec les mythes mayas (Popol Vuh, M., 1959, réimpression 1993), ainsi qu’avec la Théorie des Sept Races.

Les esprits-dingir étaient bons ou mauvais, les uns aidaient les hommes, les autres les gênaient, et certains — comme autrefois. C’est pourquoi le culte s’est développé selon le schéma que nous connaissons déjà — une combinaison de croyances et de rites incluant des rituels pour apaiser les esprits, des sacrifices et, non des moindres, la guérison.

Le même Kramer cite des exemples de recettes tout à fait professionnelles de pommades, mixtures et cataplasmes de l’époque vers 2300 av. J.-C. Il se réjouit que ces recettes ne contiennent « aucune mystique ni magie », oubliant que dans une culture archaïque, toute action est déjà magie, et la guérison encore plus. Et de nos jours, un bon médecin ne peut pas ne pas être un magicien, sinon ce n’est pas un bon médecin.

Les Sumériens ne connaissaient ni les virus ni les bactéries, et raisonnaient simplement : si le monde est gouverné par des esprits, alors chaque maladie a aussi son esprit (mauvais, bien sûr). Les mixtures et cataplasmes servaient à aider le CORPS humain à surmonter la maladie, mais l’essentiel était de venir à bout de l’esprit malfaisant qui s’était emparé de son âme. C’est pourquoi, en plus de préparer des remèdes, ils effectuaient des manipulations magiques sur ceux-ci, priaient les bons dieux et les bons esprits, et conjuraient les mauvais. Parfois, ils fabriquaient une figurine de « l’esprit responsable de la maladie » et l’appliquaient à l’endroit malade. « Dans cette optique, écrit déjà mentionné Alfred Lehmann (Histoire illustrée des superstitions et de la sorcellerie. M., 1900, réimpression (Kiev, 1993), la magie devient une nécessité ».

Ce qui est le plus intéressant, c’est que du point de vue de l’ésotérisme moderne, la situation est exactement la même. Les maladies s’expliquent non seulement (et pas tant) par l’action des virus et des bactéries, mais aussi par la disposition de l’homme à accepter cette action.

« Jugez vous-mêmes — autour de nous, il y a une multitude de virus, de bactéries et d’autres créatures nuisibles, écrit l’écrivain allemand contemporain R. Rosendorfer, et même les gens ignorent souvent les règles d’hygiène… Nous serions probablement tous tombés malades depuis longtemps si les maladies obéissaient aux lois physiques ordinaires. Mais en réalité, si une personne ne veut pas tomber malade, elle ne tombera pas malade, de même qu’elle ne sera pas impliquée dans un accident si elle ne le souhaite pas.

« Le désir » (la disposition) d’une personne à tomber malade ou à avoir un accident est souvent le résultat de ses mauvaises pensées, de sa colère, de son envie, c’est-à-dire de son appel…

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