Le Monstre. TAROT
Cours de 1993 :
- Le Tarot et le monde visible
- Structure des Arcanes Majeurs
- Les Arcanes Mineurs
- Le Tarot et le monde invisible
- La divination
1. Le Tarot et le monde visible
Histoire des cartes de Tarot
Commençons par considérer le Tarot comme un phénomène du monde visible (du grec ancien phainomai, « apparaître », etc.), comme un fait de la vie quotidienne avec lequel nous devons composer. Alors, qu’est-ce que le Tarot ?
TAROT (Tarot) : cartes divinatoires particulières composées de 22 Arcanes Majeurs et de 56 Arcanes Mineurs.
ARCANE (du latin arcanum, « mystère » ; cf. aussi l’arabe rukn, « pilier, fondement de la foi ») : ensemble de connaissances ou d’enseignements secrets, une recette, un « savoir-faire ». De tels ensembles existaient dans de nombreuses cultures et communautés (prêtres de l’Égypte antique, druides, ordre du Temple, francs-maçons, etc.). En alchimie, et parfois en homéopathie, les « arcanes » désignent les composants des substances, dont les ingrédients étaient tenus secrets.
Les Arcanes Majeurs, ou Supérieurs, sont des illustrations symboliques ou narratives, dotées de noms et de numéros d’ordre apparus plus tard. Ils sont souvent ornés de symboles supplémentaires : plantes, animaux, signes planétaires et zodiacaux, figures géomantiques, lettres de l’alphabet hébraïque ou autres. En conséquence, ils peuvent être interprétés de plusieurs manières (d’un point de vue occulte, astrologique, numérologique, etc.).
Quant aux Arcanes Mineurs, ils constituent en réalité les prototypes des cartes à jouer (toujours utilisées aujourd’hui pour le jeu de « Tarok »), car ils comportent quatre enseignes — Bâtons, Coupes, Épées et Deniers (Pentacles) — composées de cartes numérotées de l’As au Dix, ainsi que de quatre figures : le Roi, la Reine (ou Sibylle), le Cavalier (ou Chevalier, ou Valet supérieur) et le Valet (ou Messager, ou Page).
À l’origine, les quatre enseignes symbolisaient quatre strates sociales fondamentales — les roturiers (Valets), les chevaliers (Cavaliers), les prêtres (Reines) et les princes ou rois (Rois) ; en Inde, cela correspondait aux shudras, kshatriyas, brahmanes et rajahs, etc. Avec le temps, cette symbolique fut oubliée ; les jeux espagnols et allemands conservèrent le Roi et deux Valets, mais « perdirent » la Reine, tandis que les jeux français et russes conservèrent le Roi, la Reine et un Valet. Les enseignes reçurent d’autres noms : les Épées devinrent des piques, les Coupes des cœurs, les Bâtons des feuilles de chêne (trèfles) et les Deniers des carreaux. Dans les jeux américains modernes, les piques sont parfois remplacées par des étoiles et les carreaux par des pommes. Parmi les cartes supérieures, seul le Joker (le Mat) subsiste dans ces jeux. Les illustrations des Arcanes Mineurs apparurent pour la première fois en 1910, réalisées par l’artiste Pamela K. Smith en collaboration avec l’occultiste Arthur E. Waite.
Variantes des cartes
Il existe une multitude de variantes de cartes de Tarot. Si, il y a cent ans, on comptait à peine une vingtaine de versions différentes dans le monde, incluant des jeux manuscrits des XVe–XVIe siècles conservés dans les musées, leur nombre dépasse aujourd’hui le millier. Le choix est vaste : en noir et blanc ou en couleurs, sobres ou humoristiques, simples ou savants, stylisés à l’indienne, à l’égyptienne, à l’ancienne mexicaine, au rococo, au classicisme, à l’impressionnisme, et même au surréalisme ou au pop art… Salvador Dalí a également rendu hommage à ce genre en créant soixante-dix-huit collages à partir d’œuvres de maîtres anciens, enrichis de ses propres commentaires picturaux. Son jeu, bien sûr, est très populaire en Espagne.
Le choix d’un jeu dépend exclusivement de la personne — l’essentiel est qu’il lui « tombe sous la main », qu’elle ait envie et du plaisir à travailler avec. À l’étranger, où le choix en magasin est assez large, les gens agissent ainsi. Chez nous, pour l’instant, seuls trois jeux sont disponibles, d’une qualité d’exécution plutôt médiocre. Mais, comme on dit, « à défaut de crêpe, on mange une galette ».
Cependant, il y a de l’espoir. Plusieurs artistes m’ont déjà apporté des esquisses de cartes. Et le consortium « Sibznak » de Krasnoïarsk a même préparé pour publication un jeu complet, composé de véritables chefs-d’œuvre d’un artiste sibérien. Les cartes devraient sortir d’ici la fin de l’année. J’ai obtenu la promesse qu’ils en livreront un certain nombre à « Omega », afin que les intéressés puissent se les procurer.
En attendant, examinons quelles sont les variantes de cartes existantes.
Le Tarot de Marseille
Passons en revue les variantes de cartes de Tarot existantes, disons, par ordre chronologique. Tout d’abord, il y a le Tarot de Marseille, qui conserve le dessin traditionnel des premières cartes des XIVe–XVIIIe siècles (« jeux de musée » de J. Gringonneur, Visconti-Sforza, Fournier, M.-A. Moran). Les noms et les interprétations des arcanes y sont également tout à fait traditionnels. Seuls les 22 Arcanes Majeurs sont illustrés ; les Mineurs ne comportent que des chiffres et des figures indiquant l’enseigne (Bâtons, Coupes, Épées et Deniers). Pour en savoir plus sur l’utilisation de ce type de cartes, on peut se référer à l’ouvrage de Michel Moran, « Le Tarot de Marseille », dont la publication en russe est prévue par la maison d’édition « Interark » en 1993.
Le jeu de Marseille peut être composé des Arcanes Majeurs et Mineurs ou uniquement des Arcanes Majeurs. M. Moran estime que « les vingt-deux cartes supérieures incluent déjà tout le complexe des vibrations cosmiques, raison pour laquelle, au stade initial, les Arcanes Mineurs peuvent davantage entraver l’étude du Tarot que l’y aider ». C’est pourquoi son livre ne décrit que les Arcanes Majeurs.
Cet ouvrage est également précieux en ce qu’il présente les significations des paires de cartes. De plus, il y est décrit des méthodes d’approche assez originales. Il accorde aussi une grande importance aux couleurs dans lesquelles les cartes sont colorées. La palette du Tarot de Marseille est très simple, composée de sept couleurs sans nuances :
blanc, rouge, bleu, vert, rose, noir, jaune.
Chaque couleur est associée à certaines associations. Chacun d’entre nous s’en fait une idée approximative : le blanc évoque la lumière et la pureté, le bleu la féminité, le rouge la virilité, etc. Dans chaque carte, une couleur ou une paire de couleurs prédomine, ce qui permet d’obtenir des informations supplémentaires et de ressentir l’« humeur » de la carte. Et comme les couleurs du Tarot de Marseille sont tout à fait traditionnelles et presque toujours identiques, l’ensemble des jeux de ce type forme un système cohérent et structuré qu’il convient d’étudier et d’utiliser séparément.
Le Tarot égyptien d’Etteilla
Deuxièmement, le Tarot « égyptien » (ou « bohémien ») de l’occultiste français Etteilla (XVIIIe–XIXe siècles), très populaire en Russie à l’époque. Il existait même des cartes avec des inscriptions en russe et un livre mystérieux, « Le Livre secret de Thot », publié à Moscou en 1861. La numérotation des Arcanes Majeurs, ainsi que leurs illustrations, diffèrent largement des versions classiques, ce qui entraîne naturellement une interprétation différente.
Peu de choses sont connues sur sa vie. Etteilla (Etteilla) était un contemporain et élève plus jeune de Court de Gébelin. Il est probable qu’influencé par son maître, il rejoignit lui aussi une loge maçonnique. Après s’être lancé sérieusement dans l’occultisme, il abandonna son métier de perruquier et changea son vrai nom, Alet, en un pseudonyme ésotérique formé en inversant les lettres de son nom.
Cependant, après avoir tenté de pratiquer la divination avec les cartes de Tarot, Etteilla se convainquit rapidement que leurs interprétations cabalistiques complexes, adoptées par les francs-maçons, repoussaient davantage les clients qu’ils ne les attiraient. Le Tarot maçonnique était trop compliqué. C’est alors qu’Etteilla commença, étape par étape, à créer son propre système.
Il le développa et l’améliora toute sa vie, testant de nombreuses méthodes de tirage et plusieurs variantes de cartes. Son système définitif, ainsi que les cartes, furent achevés vers 1780 (selon d’autres sources, vers 1783).
La première version de ses cartes (Grand Etteilla, « Grand Jeu ») était encore trop complexe : elle incluait non seulement des illustrations, mais aussi des symboles maçonniques, des signes planétaires et zodiacaux, ainsi que d’autres annotations incompréhensibles pour les non-initiés. La Révolution française mit fin à l’activité de la plupart des loges maçonniques et autres sociétés secrètes. L’Assemblée constituante approuva tacitement l’arrestation de Cagliostro ; le comte de Saint-Germain soit mourut, soit s’enfuit en Allemagne ; quant à Etteilla lui-même, son sort après 1789 reste inconnu.
Comme cela arrive souvent, la gloire vint à Étteilla seulement après sa mort, mais désormais pour toujours. Selon les sources françaises, déjà du vivant de Napoléon, d’abord en province, puis à Paris, on commença à vendre le Grand Jeu d’Étteilla avec des explications « d’après le livre égyptien de Thot ». Il est probable que ce n’étaient pas les mêmes cartes qu’utilisait lui-même Étteilla, mais l’essentiel y était conservé : le système.
Nous sont parvenues des cartes imprimées sous le règne de Louis-Philippe, c’est-à-dire dans les années 1840. En 1848, Louis-Philippe abdiqua, et l’éditeur provincial Baptiste-Paul Grima, dont nous avons déjà parlé (« Le Tarot de jeu », n° 12/92), qui s’était enrichi en publiant des jeux de cartes et des jeux de divination, s’installa à Paris. C’est lui qui imprima d’abord le Grand, puis le Petit, aujourd’hui le plus populaire des jeux d’Étteilla (1850), ou Tarot égyptien. Cette même maison d’édition les imprime encore aujourd’hui – ainsi que le Grand et le Petit Lenormand, le Tarot de Marseille et bien d’autres jeux de cartes.
Rappelons les principes de base du système d’Étteilla :
1. Pour la divination, on utilise les 78 cartes, les Arcanes Majeurs et les Arcanes Mineurs ensemble. Ce principe peut être respecté par ceux qui possèdent un jeu complet d’Étteilla sous une forme quelconque ; ceux qui n’en disposent pas peuvent se limiter aux 22 Arcanes Majeurs.
2. Avant la divination, l’une des cartes est choisie comme Carte de la Question ou « blanche » : chez Étteilla, ce sont le Premier et le Huitième des Arcanes Majeurs. Le Premier, le Chaos, représente l’homme et correspond au XXIe Arcane du Tarot universel (Le Monde), le Huitième désigne la femme et correspond au IIe Arcane ordinaire (La Papesse). La blanche est tirée du jeu et placée au début de la divination proprement dite.
3. On distingue la position droite et la position renversée des cartes.
Le tirage, inventé par Étteilla lui-même, est très complexe ; on l’utilise rarement aujourd’hui, préférant des versions simplifiées. Ces cartes sont décrites dans mon article publié dans « Наука та релігія » (Science et religion), n° 6 (7 ? 8 ?) de 1993.
Tarot universel
Le troisième type, aujourd’hui le plus répandu, peut être qualifié de « Tarot universel » : ici, toutes les cartes, Majeures et Mineures, sont illustrées. Leur interprétation suit la tradition, mais de nos jours, on y ajoute généralement des commentaires ésotériques : ce sont les jeux du médecin Gérard d’Anacosis (Papus), de Max Heindel, de D. Raman, d’Edward Waite, d’Aleister Crowley, de Salvador Dalí, le « Tarot maçonnique », le « Tarot aquarien », et la plupart des autres. En règle générale, chaque auteur d’un jeu de cartes rédigeait aussi son propre commentaire, où il tentait d’exprimer sa compréhension des cartes et sa philosophie.
On peut dire en général que chaque siècle a ses cartes. Au XXe siècle, la philosophie ésotérique entra dans une nouvelle phase de développement, et la nécessité de construire un nouveau modèle de l’Univers exigea une nouvelle interprétation du Tarot. En russe, les meilleurs travaux de ce genre sont les livres de P.D. Ouspenski, de V. Chmakov et de G.O.M.
Les principes de base du Tarot moderne ou « universel » sont :
1. Les illustrations de toutes les cartes, Majeures et Mineures, facilitent « l’accord » de la conscience du consultant avec le continuum espace-temps de la question (ou « vibrations cosmiques », comme le dit M. Moran) ;
2. L’interprétation intuitive des cartes, c’est-à-dire non pas l’attachement à une version une fois pour toutes donnée et « approuvée » par une autorité quelconque, mais un libre essor de la pensée, un travail avec les cartes en état de méditation, permettant chaque fois de trouver ses propres, individuels, et souvent inattendus, modes de réponse à la question posée ;
3. L’utilisation des cartes non seulement comme symboles divinatoires, mais aussi (et souvent exclusivement) comme outil de connaissance du monde, de réflexion philosophique sur le macrocosme et le microcosme.
Tarot de jeu
Et enfin, le Tarot de jeu, qui se distingue quelque peu, car il est principalement destiné au jeu. C’est pourquoi nous l’examinons en dernier, bien que chronologiquement il aurait dû être le premier.
C’est précisément les cartes du Tarot, comme on le sait, qui servirent de prototype aux cartes à jouer, devenant, malgré toutes les interdictions des rois, la base d’une série de jeux de hasard. À l’origine, on jouait avec un jeu complet, comprenant les vingt-deux cartes Majeures (qu’on appelait alors des « atouts ») et les 56 Mineures, divisées en quatre couleurs de 14 cartes chacune : en plus des dix cartes numérales, de l’As au Dix, il y avait non pas trois, comme aujourd’hui, mais quatre figures – le Messager, le Cavalier, la Sibylle et le Pharaon (le valet junior, le valet senior, la dame et le roi).
De nombreux nouveaux jeux apparurent, depuis le préférence et le bridge jusqu’au « fou », à la « sorcière » et au « pochard ». Pourquoi, soit dit en passant, les Anglais ont-ils adopté le bridge et le billard, les Allemands le skat, les Français l’écarté, les Belges le rommé, les Autrichiens le doppelkopf et le Rams, et les Russes le préférence ? C’est une histoire à part, méritant une étude spéciale. Cependant, le plus intéressant est que dans les pays d’Europe du Sud et de l’Ouest, on conserve encore le plus ancien des jeux de cartes, basé sur le jeu complet du Tarot et ayant même conservé son nom.
En Italie, en Autriche et dans les régions du sud de l’Allemagne, on l’appelle « Tarock ». L’atout le plus ancien est considéré comme le Mat (le joker, zéro ou vingt-deuxième des Arcanes Majeurs), appelé « Scuz » en italien, du français l’Excuse, car lorsqu’on le pose, on dit : « Excusez-moi ! » Les autres Arcanes Majeurs sont aussi des atouts (ital. Tarocchi), parmi lesquels seuls « Le Magicien » et « La Lune » ont des valeurs numériques (les lunettes), les autres « battent » simplement n’importe quelle autre carte. Parmi les Arcanes Mineurs, seules les figures (« images ») ont des valeurs numériques, les autres sont appelées « latons » (des cartes sans valeur) et sont simplement défaussées pendant le jeu. Selon ses règles, ce jeu ressemble au poker : il y a aussi une « quinte », un « brelan » et d’autres combinaisons similaires. En France, il a conservé son nom d’origine (Tarot, « Tarot »).
Pour les amateurs de ce jeu ancien, des jeux de cartes appropriés sont également produits. Prenons par exemple le jeu de Tarot de jeu, publié par l’ancienne maison parisienne Grima. Les illustrations en ont été réalisées par les artistes E. Jeanin-Naltet et M. Garrive. Dans ce type de cartes, les Arcanes Mineurs sont illustrés – ils sont identiques aux cartes à jouer modernes, mais avec quatre figures au lieu de trois : le Valet (Messager), le Cavalier, la Dame (Sibylle) et le Roi (Pharaon).
Cependant, on peut aussi y deviner. Sur les cartes « atouts » du Tarot de jeu, sont représentées des scènes de genre de l’époque du Second Empire – des enfants jouant, des messieurs en conversation, des paysans au repos, etc. Ces scènes n’ont, bien sûr, rien de commun avec les représentations traditionnelles des Arcanes Majeurs. Pourtant, cela ne change fondamentalement rien : les illustrations, comme tout autre symbole, peuvent aussi être utilisées pour la divination. Elles sont suffisamment informatives pour provoquer une chaîne d’associations même chez une personne non préparée, et sont donc tout à fait capables de répondre à n’importe quelle question.
D’autant plus que chaque Arcane Majeur de ce jeu possède non pas une, mais deux illustrations différentes, c’est-à-dire qu’ils peuvent être interprétés aussi bien en position « droite » qu’en position « renversée ». Voir à ce sujet mon article dans le n° 12 du magazine « Наука та релігія » (Science et religion) de 1992.
Origine des cartes
Il existe différentes versions sur leur origine. La plus populaire est celle selon laquelle les Arcanes Majeurs remontent aux 22 tables d’or qui se trouvaient dans les sous-sols d’un temple de l’Égypte ancienne.
C’est ce qu’affirmait, par exemple, le célèbre théologien, linguiste et occultiste français Antoine Court de Gébelin (parfois appelé Kurt de Gebelin dans les traductions russes d’avant la révolution). Antoine Court de Gébelin (1725-1784) était membre de la loge maçonnique des « Neuf Sœurs », qui comptait entre autres Voltaire et Danton. Il est surtout connu pour son œuvre monumentale, qu’il écrivit toute sa vie sans parvenir à la terminer. Elle ne fut publiée qu’après sa mort sous le titre « Le monde primitif analysé et comparé au monde moderne ».
Il y affirme notamment que ces symboles (arcanes) seraient apparus en Égypte un siècle et demi après le Déluge. Les Arcanes Majeurs du Tarot auraient été composés par les mages savants de l’Égypte ancienne pour préserver les connaissances accumulées des descendants. Ils les exprimèrent sous forme de dessins, d’une part parce que toute langue évolue ou tombe dans l’oubli avec le temps, et d’autre part parce que « les vertus aussi s’oublient, elles sont passagères, mais le vice est éternel » : les Égyptiens auraient ainsi caché leurs savoirs secrets sous le masque de cartes à jouer !
En réalité, les premières cartes du Tarot furent introduites en Europe au XIVe siècle par les Roms, longtemps considérés comme les descendants des Égyptiens (cf. par exemple l’anglais *gipsy*), ce qui a largement contribué à populariser l’hypothèse d’une origine égyptienne du Tarot. On ignore d’où ces cartes furent précisément rapportées par les Roms, mais les occultistes, avec enthousiasme, ont développé cette version et fini par convaincre le public.
Il n’est pas clairement établi d’où les prêtres de l’Égypte ancienne tenaient eux-mêmes les Arcanes du Tarot. À ce sujet, les divergences persistent encore aujourd’hui. Certains estiment que les prêtres les auraient eux-mêmes composés, d’autres pensent qu’il s’agit d’un héritage des Atlantes ou d’une autre race disparue, tandis que d’autres encore croient que les Arcanes furent reçus par révélation.
Révélation
La révélation est une méthode particulière d’obtention d’informations, distincte du canal ordinaire de communication invisible (que l’on pourrait qualifier de télépathique), permettant de pénétrer le continuum espace-temps à partir des consciences (ou inconscients) de ceux qui existent (vivants), c’est-à-dire, dans notre temps linéaire, au mieux quelques siècles en arrière ou en avant. L’expérience des générations passées vit dans la conscience (ou l’inconscient) de ceux qui s’en souviennent. L’expérience des générations futures, des descendants que nous considérons comme non encore nés, vit en nous, leurs ancêtres, dont ils gardent le souvenir.
RÉVÉLATION (lat. *revelatio*, gr. *apokalypsis*) : manifestation ou information émanant, selon la perception humaine, d’une force supérieure (Dieu) et perçue par des moyens inhabituels (non sensoriels) — par exemple en rêve, en état de transe, etc. Ce mode de communication peut embrasser des siècles, voire des millénaires de temps linéaire, car il ne repose pas sur la mémoire égrégorique des générations, mais sur des champs informationnels cosmiques où sont « archivées », comme dans des fichiers informatiques, les consciences déjà (ou pas encore) existantes. À l’échelle cosmique, la notion de temps n’a plus de sens.
C’est précisément par la révélation que les grands prophètes et visionnaires (prophètes de l’Ancien Testament, Mahomet, Dante Alighieri, Michel de Nostredame, Daniil Andreïev) reçurent leur savoir.
Et presque chaque peuple considère la révélation comme la source de son Livre sacré, du moins dans sa version primitive. Il n’est donc pas surprenant que chaque « peuple du Livre » reconstruise rétrospectivement l’histoire de son texte sacré, et par là même celle de son propre peuple, en la faisant remonter à un passé fantastique (des dizaines, voire des centaines de milliers d’années).
Le temps propre des Livres sacrés s’écoule à rebours. Prenons un exemple classique d’involution : les textes eux-mêmes n’évoluent pas depuis leur canonisation. Pourtant, les peuples, eux, évoluent bien sûr, et rapidement (en deux ou trois mille ans, voire quelques centaines d’années), perdant tout lien — de parenté, de ressemblance extérieure, de langue, de lieu de résidence, de mode de pensée — avec le peuple ancestral à qui, en réalité (si tant est que cela ait eu lieu), la Révélation fut donnée.
Le temps est une chose énigmatique, et sa conception linéaire est une construction particulièrement malcommode pour les philosophes, et plus encore pour les occultistes. Il n’est donc pas surprenant que les occultistes, probablement de tout temps, et dans notre mémoire historique — depuis le XVIIIe siècle — aient cherché le Livre des livres, cette source originelle qui aurait été révélée à l’humanité unique d’alors, avant qu’elle ne se fragmente en différents peuples, chacun proclamant comme vraie sa propre version du Livre.
« Toutes les religions ont conservé le souvenir d’un livre primitif, écrit en hiéroglyphes par les sages des premiers siècles du monde ; ses symboles, simplifiés et vulgarisés par la suite, servirent à forger l’écriture, à structurer la Parole en catégories, et à l’occultisme en signes mystérieux », écrivait Éliphas Lévi (*Dogme…*).
LÉVI, Éliphas (Eliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis Constant, 1810-1875) : théologien, philosophe et occultiste français. Il étudia au séminaire et fut diacre à l’église parisienne Saint-Sulpice ; exclu de l’Église pour avoir prêché des « doctrines hérétiques ». En 1840, il publia *La Bible de la Liberté*, où il exigeait un retour aux principes « véritablement communistes » proclamés par Jésus-Christ, qualifiant l’Église officielle de « courtisane des riches et des tyrans ». Son livre fut interdit et l’auteur écopa de six mois de prison. Il acquit cependant une renommée, non en tant que l’un des premiers « communistes », mais comme théoricien profond de l’occultisme.
Œuvres :
– *La Bible de la Liberté*. Paris, 1840. – *Dogme et rituel de la haute magie*, t. 1-2. Paris, 1856, 1861 ; trad. russe : *Учение и ритуал высшей магии*, t. 1-2, Saint-Pétersbourg, 1910. – *Histoire de la magie*. Paris, 1860. – *La Clef des grands mystères*. Paris, 1861. – *Fables et symboles*. Paris, 1864. – *Le Sorcier de Meudon*. Paris, 1865. – *La Science des esprits*. Paris, 1865.
Il lui semblait que les 22 Arcanes du Tarot avaient autrefois été les lettres d’un proto-alphabet utilisé par Énoch, Hermès Trismégiste et Cadmos — « les sages des premiers siècles du monde ». Ainsi, ce ne sont pas les lettres du premier alphabet (égyptien ancien) qui se seraient déployées en Arcanes, mais bien les Arcanes qui se seraient repliés en lettres (voilà un autre exemple de reconstruction rétrospective).
ÉNOCH (Henoch, hébr. « l’Initié ») : patriarche de l’Ancien Testament, fils de Yared, père de Mathusalem. Dans le Coran, il est mentionné sous le nom d’Idrîs, « le Savant » (19:57-58) ; on lui attribue l’invention de l’écriture et le début des sciences. Les historiens de l’occultisme l’identifient souvent à Hermès-Thot. Pour sa vie pieuse, il fut enlevé vivant au ciel (Genèse 5:21-24). Selon la légende, il écrivit un livre que son arrière-petit-fils Noé sauva du Déluge. L’*Apocryphe d’Énoch* compte 108 chapitres et relate l’union d’anges avec des femmes terrestres ; leurs enfants, issus de cette union, furent initiés à l’astrologie, à la magie et à d’autres sciences ésotériques. L’analyse du texte montre qu’il fut rédigé avant le IIe siècle av. J.-C. Une traduction russe fut publiée en 1888 à Kazan. Voir aussi Porphyre, *Apocryphes sur les personnages et événements de l’Ancien Testament*, Kazan, 1873.
CADMOS (Kadmos) : fils d’Agénor, roi de Tyr (ou Sidon), fondateur de la ville de Thèbes en Béotie. Sur l’emplacement indiqué par l’oracle de Delphes pour y fonder la cité, il tua un dragon (ou un serpent) dont les dents, semées en terre, donnèrent naissance à des guerriers. Presque tous s’entretuèrent ; cinq seulement survécurent et devinrent les ancêtres des nobles lignées spartiates. On lui attribue l’invention de l’alphabet grec.
HERMÈS TRISMÉGISTE (gr. *Trismegistos*, « trois fois grand ») : nom donné par les Grecs à Thot (Djehouty), dieu égyptien de la sagesse et de l’écriture, qu’ils assimilèrent à leur dieu Hermès. À l’origine, ce nom (ou un nom similaire) fut porté par un magicien et savant de l’Égypte prédynastique (milieu du IIIe millénaire av. J.-C.), peut-être un prêtre du culte du dieu lunaire, qui fut ensuite divinisé. Le centre du culte lunaire d’Hermès-Thot était la ville d’Hermopolis. Plus tard, les gnostiques se tournèrent vers Hermès en tant que savant, maître du savoir secret. Clément d’Alexandrie (IIIe s. apr. J.-C.) le considérait comme l’auteur de 42 traités d’astrologie, de cosmographie et de religion. Parmi les textes grecs et latins parvenus jusqu’à nous figurent *De natura deorum* (« Sur la nature des dieux »), *Poimandrès ou De la puissance et de la sagesse de Dieu* (*Poemander sive de potestate et sapientia Dei*) et la célèbre *Table d’émeraude* (*Tabula smaragdina*). Pour plus de détails, voir par exemple Z. Agapova, *Hermès, dieu de la connaissance de la terre et du ciel*, almanach *Hermès*, Moscou, 1992.
Helena Petrovna Blavatsky alla même jusqu’à affirmer avoir trouvé ce livre. Elle l’appelle *Le Livre de Dzyan* (Dzan, Janna, chin. *Chan* /zen/ et sanskrit *Dhyāna*, « méditation profonde ») et en cite des passages. Peu importe ici de savoir ce qu’est ce livre et s’il a jamais existé. Blavatsky se trompa, comme tant d’autres avant et après elle, victime du même paradoxe de la pensée humaine (involution) : le Livre fut reconstruit rétrospectivement.
La reconstruction rétrospective est le lot de presque toutes les théories humaines, si ce n’est de toutes. Prenons par exemple la théorie du Big Bang : pour comprendre l’histoire de l’Univers, l’homme avait besoin d’une hypothèse sur un moment originel. Rien ne peut être sans commencement. Ainsi, dans l’histoire de l’Univers, le temps s’écoule aussi à rebours : le Big Bang n’en est pas le véritable début, mais bien la fin, une reconstruction pour rendre compréhensible quelque chose. La fin est devenue le substitut du commencement.
Arcanes et icônes
Les cartes, elles aussi, ont été reconstruites rétrospectivement. En réalité, elles ont peu de points communs, non seulement avec les symboles anciens, mais aussi avec leurs prédécesseurs : même au XIXe siècle, les Arcanes majeurs étaient compris différemment qu’au XXe, sans parler des XIIIe ou XVIIe siècles.
Il est évident, d’ailleurs, que chaque personne les comprend aussi à sa manière, selon son propre vocabulaire, ses traits de personnalité, voire son humeur. L’artiste qui dessine les cartes y exprime lui aussi sa vision. Certes, les cartes du Tarot, comme les icônes russes, ont leur canon ; mais certains artistes s’y conforment (comme Salvador Dalí).
Pourtant, les cartes n’y perdent rien. Qu’une même carte, la Force, porte le numéro huit dans une série et le onzième dans une autre, que la carte des Amoureux représente deux figures humaines dans le Tarot Rider-Waite, trois chez Papus, et jusqu’à quatre chez Aleister Crowley : le sens général de la carte, sa « monade », reste identique.
Cependant, chaque nouvelle figure, chaque changement de numéro ou de couleur entraîne des variations de détails et introduit de nouveaux sens. Et une fois que vous commencez à travailler avec les cartes, vous découvrez que chaque nouvelle situation, chaque nouvelle pensée liée à l’une ou l’autre carte y ajoute quelque chose, enrichissant non seulement votre propre vocabulaire, mais aussi le sien, son égrégore.
Enfin, chaque carte est « stratifiée » et même « multidimensionnelle » : elle peut désigner des événements concrets, leur signification, des processus se déroulant dans l’inconscient, le conscient ou le supraconscient, à l’échelle du corps physique, astral ou mental. Elle peut concerner le destin d’un individu, d’une famille, d’une entreprise, d’une région, d’un pays, d’un continent, de la planète entière, du système solaire, voire de la galaxie.
C’est pourquoi l’Arcane du Tarot n’est pas une dogme, et le travail avec elles n’est pas un rituel. Les Arcanes ne sont pas de simples objets du monde matériel, ni même des symboles au sens courant du terme, mais des complexes symboliques à l’image des icônes russes — de véritables « fenêtres » sur le monde spirituel. Comme l’écrivait Pavel Florenski : « L’iconostase est la frontière entre le monde visible et le monde invisible. » Ce n’est qu’à travers les icônes que nous voyons les images des saints, c’est-à-dire, en réalité, les actes de la personnalité, tandis qu’à travers les Arcanes, nous percevons les images des idées qui existent tout aussi réellement. Le mot « icône » (eikon) vient du grec et signifie « image ».
Florenski ajoute dans le même article (« L’iconostase », 1922) : « L’iconostase est elle-même sacrée, et si tous les fidèles réunis dans une église étaient suffisamment spiritualisés, si le regard de chacun d’eux pouvait toujours voir, il n’y aurait pas besoin d’autre iconostase dans l’église que les futurs témoins de Dieu… » De même, les Arcanes du Tarot ne servent que d’aide, de soutien temporaire pour ceux qui peinent à voir avec les yeux de l’esprit. Ceux dont la vision spirituelle est développée peuvent se passer de supports matériels et « tirer » les cartes mentalement, c’est-à-dire accéder directement aux idées qu’elles incarnent.
Mais nous en reparlerons une autre fois.
Bibliographie
La littérature sur le Tarot est extrêmement vaste. Voir, par exemple :
– G.O.M. Cours d’encyclopédie de l’occultisme. T. 1-2. Saint-Pétersbourg, 1911. – Lariounov I.K. L’Arcane du Tarot. Moscou, « Prometeï », 1990. – Monster. Alphabet du Tarot. Moscou, « Interark », 1992. – Moran M. Le Tarot marseillais. Moscou, « Interark », 1993. – Papus. Le Tarot divinatoire. Saint-Pétersbourg, 1912, rééd. Moscou, 1991. – Le Livre mystérieux de Thot ou l’art de deviner avec les 78 cartes de l’Égypte ancienne, recueilli par Éteilla. Moscou, 1861. – Ouspenski P.D. La Symbolique du Tarot, in : Ouspenski P.D. Un nouveau modèle de l’univers. Moscou, Éditions Tchernychev, 1993. – Chmakov V. Le Livre sacré de Thot : Les Grands Arcanes du Tarot. Moscou, 1916, réimpr. Moscou, 1992.
– Bauer, E. Tarot. Eine Quelle therapeutischer Wandlung. Munich, 1982. – Pollack R. Seventy-eight Degrees of Wisdom. A book of Tarot. Wellingborough, 1983. – van Rijnberk, G. Le Tarot : histoire, iconographie, ésotérisme. Éditions de la Maisnie, Paris, 1981. – Thierens, A.E. Astrology and The Tarot. Van Nuys, CA, 1975.
Het Monster
LE TAROT JOUABLE
Un jour, un homme est venu me voir, a sorti un jeu de cartes de sa poche et m’a dit :
– On m’a rapporté un Tarot, mais je n’y comprends rien : chez Papus, il est écrit « La Papesse », « Le Jugement », « L’Empereur », alors qu’ici, il y a des enfants qui dansent, des dames qui font la fête…
Il existe une multitude de versions du Tarot. Si, il y a cent ans encore, on comptait à peine une vingtaine de variantes dans le monde, y compris des jeux manuscrits des XVe–XVIe siècles conservés dans les musées, leur nombre dépasse aujourd’hui le millier. Le choix est immense : en noir et blanc ou en couleurs, austères ou humoristiques, simples ou savants, stylisés à l’indienne, à l’égyptienne, à la mexicaine ancienne, au rococo, au classicisme, à l’impressionnisme, et même au surréalisme ou au pop art… Salvador Dalí lui-même a rendu hommage à ce genre en créant soixante-dix-huit collages à partir d’œuvres de maîtres anciens, enrichis de ses propres commentaires picturaux. Son jeu, bien sûr, est très populaire en Espagne.
Cependant, malgré la diversité des illustrations, le contenu principal des arcanes — vingt-deux Grands Arcanes et cinquante-six Petits Arcanes — reste identique. La revue « Science et Religion » en a déjà parlé — voir les articles d’A. Viatchkine dans le n° 1/89 et de R. Nikolaïeva dans le n° 12/91. Par ailleurs, il existe en russe des ouvrages permettant d’approfondir le sujet, comme : Papus. Le Tarot divinatoire. Saint-Pétersbourg, 1912, rééd. Moscou, 1991 ; Chmakov V. Les Arcanes du Tarot. Moscou, 1916 ; Lariounov I.K. L’Arcane du Tarot. Moscou, « Prometeï », 1990 ; Monster. Alphabet du Tarot. Moscou, « Interark », 1992, et d’autres. C’est pourquoi nous n’aborderons pas les arcanes aujourd’hui.
Globalement, toutes les variantes existantes de cartes du Tarot peuvent être classées en quatre types principaux. Voici leur liste « dans l’ordre chronologique », selon leur date d’apparition.
Premièrement, le Tarot marseillais, qui conserve le dessin traditionnel des premières cartes des XIVe–XVIIIe siècles (les jeux conservés au musée, comme ceux de J. Gringonneur, Visconti-Sforza, Fournier ou M. Moran). Les noms et les interprétations des arcanes y sont également traditionnels. Seuls les vingt-deux Grands Arcanes sont illustrés ; les Petits Arcanes ne comportent que des chiffres et des figures indiquant la couleur (bâtons, coupes, épées et deniers). Pour en savoir plus sur l’utilisation de ce type de cartes, on peut se référer à l’ouvrage de M. Moran « Le Tarot marseillais », dont la traduction russe est prévue par la maison d’édition « Interark » pour 1993.
Deuxièmement, le Tarot « égyptien » (ou « tsigane »), créé par l’occultiste français Éteilla (XVIIIe–XIXe siècles), très populaire en Russie à l’époque. Il existait même des jeux avec des inscriptions en russe et « Le Livre mystérieux de Thot » à leur sujet, publié à Moscou en 1861. La numérotation des Grands Arcanes, ainsi que leurs illustrations, diffèrent largement de la tradition classique chez Éteilla, ce qui entraîne naturellement une interprétation quelque peu différente.
Troisièmement, le type le plus répandu aujourd’hui, que l’on peut qualifier de « Tarot universel » : toutes les cartes, Grands et Petits Arcanes, y sont illustrées (les illustrations des Petits Arcanes sont apparues pour la première fois en 1910 dans le jeu de l’artisane américaine Pamela Colman Smith, reproduit dans le n° 1 du magazine en 1989 ; depuis, presque toutes les variantes de cartes en sont dotées). Leur interprétation suit strictement la tradition ancienne, comme dans le système du Tarot marseillais, bien qu’elle soit enrichie de commentaires inspirés par la cosmologie ésotérique moderne (XXe siècle : jeux de Papus, M.A. Heindel, D. Roman, A.E. Waite, A. Crowley, S. Dalí, « Tarot maçonnique », « Tarot aquarien », et la plupart des autres).
Enfin, le quatrième type, le moins étudié chez nous : le Tarot jouable. Ce sont les cartes du Tarot qui, à l’origine, ont servi de modèle aux cartes à jouer, devenant malgré les interdictions royales la base d’une série de jeux de hasard. À l’origine, on jouait avec un jeu complet, incluant les vingt-deux Grands Arcanes (appelés « atouts ») et les cinquante-six Petits Arcanes, divisés en quatre couleurs de quatorze cartes chacune : en plus des dix cartes numérotées de l’as au dix, il y avait quatre figures — le Messager, le Cavalier, la Sybille et le Pharaon (valet junior, valet senior, dame et roi).
À l’origine, ces figures symbolisaient les quatre strates sociales fondamentales — les roturiers (Messagers), les chevaliers (Cavaliers), les prêtres (Sybilles) et les princes ou rois (Pharaons) ; en Inde, cela correspondait aux shudras, kshatriyas, brahmanes et rajahs, etc. Avec le temps, cette symbolique est tombée dans l’oubli : les jeux espagnols et allemands ont conservé le roi et deux valets, mais « perdu » la dame ; les jeux français et russes ont « perdu » le roi, ne gardant que la dame et un valet. Les couleurs ont également changé de nom : au lieu des épées, coupes, bâtons et deniers, on a vu apparaître les piques (épées), cœurs (vers), feuilles de chêne (trèfles) et carreaux (carreaux). Dans les jeux américains modernes, les piques sont même remplacées par des étoiles, et les carreaux par des pommes. Parmi les Grands Arcanes, seul le Mat (le Fou) a survécu dans ces jeux.
De nombreux nouveaux jeux sont apparus, allant du préférence et du bridge jusqu’au « fou », à la « sorcière » et au « pochard ». Pourquoi, soit dit en passant, les Anglais ont-ils adopté le bridge et le billard, les Allemands le skat, les Français l’écarté, les Belges le rommé, les Autrichiens le doppelkopf et le Rams, et les Russes le préférence ? C’est une histoire à part, méritant une étude particulière. Cependant, ce qui est le plus intéressant, c’est que dans les pays d’Europe du Sud et de l’Ouest, la plus ancienne des jeux de cartes, fondée sur un jeu complet de Tarot et ayant même conservé son nom, a survécu jusqu’à nos jours.
En Italie, en Autriche et dans les régions du sud de l’Allemagne, on l’appelle « Tarok ». Le plus ancien atout est considéré comme le Fou (joker, zéro ou vingt-deux, deuxième des Arcanes Majeurs), que l’on nomme « Scuz », du français l’Excuse, car lorsqu’on le joue, on dit : « Excusez-moi ! » Les atouts (ital. Tarocchi) incluent également d’autres Arcanes Majeurs, parmi lesquels seuls « Le Magicien » et « La Lune » ont des valeurs numériques (lunettes), tandis que les autres « battent » simplement toutes les autres cartes. Parmi les Arcanes Mineurs, seules les figures (les « images ») ont des valeurs numériques ; les autres sont appelées « latons » (cartes sans valeur) et sont simplement défaussées pendant la partie. Les règles rappellent celles du poker : on y trouve également une « quinte », un « brelan » et d’autres combinaisons similaires. En France, le jeu a conservé son nom d’origine : Tarot.
Des jeux de cartes adaptés à ce jeu ancien sont également disponibles pour les amateurs. Dans ce type de jeu, les Arcanes Mineurs ne comportent pas d’illustrations : ils sont identiques aux cartes à jouer modernes, mais comptent quatre figures au lieu de trois — Valet (Messager), Cavalier (Cavalier), Dame (Sybille) et Roi (Pharaon). Les Arcanes Majeurs représentent des scènes de genre des années 1860.
Ces illustrations traditionnelles des Arcanes Majeurs n’ont rien à voir avec les représentations classiques de l’époque napoléonienne III. On y voit en effet des enfants jouant, des dames dansant, des messieurs discutant, des paysans se reposant et divers autres personnages. Elles ont été créées pour donner aux cartes un caractère ludique plutôt qu’inquiet. Cependant, cela ne change fondamentalement rien : ces images, comme tout autre symbole, peuvent également être utilisées pour la divination.
Prenons par exemple le jeu de Tarot de Marseille, édité par l’ancienne maison parisienne Grimaud. Les illustrations ont été réalisées par les artistes E. Jeanin-Naltet et M. Garrive. Les Arcanes Majeurs sont numérotés, ce qui permettrait en théorie de les interpréter comme un Tarot classique, mais cela est difficile et peu utile, car les illustrations du jeu Grimaud sont belles par elles-mêmes. Elles sont suffisamment évocatrices pour susciter une chaîne d’associations, même chez une personne non initiée, et peuvent donc répondre à n’importe quelle question.
D’autant plus que chaque Arcane Majeur de ce jeu possède non pas une, mais deux illustrations différentes, permettant une interprétation à la fois « droite » et « inversée ». Comme pour les descriptions d’autres symboles divinatoires, nous ne présenterons ici que quelques-unes des interprétations possibles ; lors d’un tirage, il est bien sûr préférable de se fier à son intuition. Peut-être aurez-vous d’autres associations : ne les considérez pas comme « erronées », elles correspondent simplement mieux à votre personnalité.
Ces cartes ont été testées en pratique et ont confirmé leur utilité pour la divination. Leur description est basée sur une série de séances de tirage. Vous pouvez les tirer et les disposer selon l’une des méthodes que vous connaissez. La façon la plus simple consiste à tirer une carte chaque matin, comme on le fait avec les runes, pour savoir ce que la journée vous réserve.
1 (droite). Colombine et Polichinelle. Mélodrame. Clarification des relations, peut-être avec des larmes et de la douleur, mais tout finit par s’arranger. Si la question porte sur une personne malade, cela annonce une opération réussie et une guérison. Vos inquiétudes sont compréhensibles, dit cette carte, mais cette histoire a une bonne fin.
1 (inversée). Pierrot et Pantalon. Farce. « Fausse alerte », danger imaginaire qui, cependant, cause une grande inquiétude. Une convocation possible par la milice ou l’inspection fiscale. Pas de panique : d’abord, le danger n’est pas aussi grave qu’il y paraît, et ensuite, le calme est la clé du succès dans ce cas.
2 (droite). Jeux de garçons. Une personne prend trop sur elle, promet plus qu’elle ne peut tenir. « Armée amusante », menaces en l’air. Cependant, de petits désagréments sont possibles (bosses, ecchymoses). Ou bien — rivalité, surtout dans le domaine des relations sexuelles.
2 (inversée). Jeux de filles. Rencontre agréable, mais sans sérieux : simple divertissement, joyeuse compagnie. Des relations sexuelles peuvent également survenir, et même assez inhabituelles.
3 (droite). Messieurs en promenade. Abondance et loisirs. Une personne qui a suffisamment d’argent pour se permettre tous les caprices. Cependant, soyez prudent : vous avez trop d’envieux capables de vous nuire. Cette carte peut aussi représenter une personne dont les proches ou les amis l’empêchent de s’unir à l’être aimé.
3 (inversée). Service en promenade. Repos après un travail intense. Rien ne vous menace, donc les surprises ne peuvent être que agréables. C’est un bon présage, une chance inattendue qui vous attend au tournant.
4 (droite). Études savantes. Un long travail de recherche, une enquête ou un processus d’apprentissage. Le rôle que vous jouez — enseignant ou élève, directeur ou assistant, etc. — doit être déterminé par les cartes voisines.
4 (inversée). Mère et enfants. Souci des enfants. Naissance d’un enfant dans la famille, chez un proche ou un ami. Mais elle peut aussi symboliser une famille incomplète, où le père est parti ou absent.
5 (droite). Grand-père et petits-enfants. « Bonbon » : une récompense pour un travail ou une performance, en réalité inutile, bien que peut-être bien exécutée. Cependant, les deux parties font semblant de trouver cela normal.
5 (inversée). Grand-mère et petits-enfants. Lecture d’une lettre ou de contes : réconfort, distraction. Une personne ou des personnes qui vous soutiennent dans un moment difficile. Une bonne maison où les portes vous sont toujours ouvertes.
6 (droite). Femmes prenant le thé. Conversation vide, interaction forcée avec une ou plusieurs personnes que vous ne souhaitez pas voir. Méfiez-vous : votre interlocuteur pourrait ensuite répandre de mauvaises rumeurs sur vous.
6 (inversée). Paysans au travail. Travail urgent (« moisson »). Peut aussi symboliser des fiançailles : deux jeunes gens qui passent sans montrer leurs relations, sans craindre les commérages.
7 (droite). Nouvelle. Lettre désagréable, convocation ; explication. Accusations étayées par des preuves. Clarification des relations avec un mari, un partenaire, un associé. Un procès est possible.
7 (inversée). Paysans au repos. Période de repos après un travail intense, pause, peut-être des vacances. Peut aussi représenter une épouse ou une mère qui prend soin de son mari (fils).
8 (droite). Soirée mondaine. Concert, succès ou soif de réussite ; peut aussi symboliser une profession publique — acteur, journaliste, traducteur.
8 (inversée). Idylle familiale. Calme, retour du père, retraite due à l’âge ou à la maladie. Mais cela peut aussi signifier une offense ou une négligence (comme la grande fille sur l’image qui regarde sa petite sœur être chouchoutée) : essayez d’être plus attentif envers vos proches.
9 (droite). Voyageur. Une personne ayant quitté son pays depuis longtemps, un émigré — ou simplement quelqu’un de solitaire, incompris, qui s’est éloigné de ceux qui ne le comprennent pas. En tout cas, c’est une personne ayant vu et appris bien plus que ceux qui l’entourent, mais qui n’est pas appréciée à sa juste valeur.
9 (inversée). Voleur. Un voleur ou un amant qui s’introduit dans la maison à l’insu du maître, ou du moins une mauvaise surprise pour le propriétaire. Soyez prudent et prenez les mesures nécessaires à temps.
10 (droite). Berger. Liberté par rapport aux soucis terrestres, entourée seulement de montagnes, de ciel et d’un fidèle ami — un chien. Ou bien — perfectionnement spirituel, ministère pastoral, vœu. Voici ce vers quoi votre âme aspire.
10 (inversée). Carrière. Manque de liberté, punition, travail pénible. Ou bien — recherche vaine de trésors, fausse voie, travail de Sisyphe. Peut-être réalisez-vous vous-même l’absence de perspectives de votre projet ou de votre tâche, mais vous ne pouvez pas l’abandonner et devrez la mener à terme.
11 (droite). Pique-nique. Gaspillage de temps, probablement par désir d’être « comme tout le monde » ; flirt sans amour ou investissement non rentable.
11 (renversée). La promenade en bateau. Un moment agréable, un désir de s’isoler des autres, ou bien – un véritable amour, un investissement rentable.
12 (droite). Le bal. Le refus. Un repli temporaire, une période de déceptions sentimentales. On ne vous a pas accepté ou on vous a mal compris, mais ne vous découragez pas : cette mauvaise passe sera bientôt terminée, et tout sera différent.
12 (renversée). La danse. Une fête de village, une kermesse ou, comme on dit aujourd’hui, une « teuf ». Tout se déroule à merveille, une période favorable s’installe, nous dit cette carte. Les relations avec votre partenaire s’améliorent.
13 (droite). La maison d’État. Vous aurez affaire à une administration, à la rédaction ou au remplissage de formulaires, de listes, peut-être une participation à des élections ; cela peut vous sembler inutile, mais il vaut mieux faire tout ce qu’on exige de vous pour ne pas rester perdant par la suite.
13 (renversée). Le magasin. L’agitation, le souci du gain matériel, les achats et les ventes. Des difficultés financières, la nécessité de bien calculer votre budget pour nourrir et habiller votre famille.
14 (droite). La chasse. La recherche du butin : si quelque chose se présente, c’est déjà bien ! N refusez rien, acceptez toute proposition : les chances de gagner sont plus grandes que celles de perdre.
14 (renversée). La pêche. Le butin vient tout seul, mais l’eau est trouble. Si quelque chose est pêché, ce peut être un poisson… ou une boîte de conserve. Soyez donc prudent : avant de prendre une décision, réfléchissez bien.
15 (droite). L’artiste. La création, le travail pour l’âme. Peut-être que votre labeur ne sera pas récompensé de sitôt, mais l’essentiel est qu’il vous est nécessaire : sans lui, votre personnalité serait incomplète, vos pensées et vos sentiments resteraient inexprimés. Continuez donc à travailler sans hésitation.
15 (renversée). Le photographe. Un métier, un travail sur commande. Votre labeur est rapidement rentable, la demande pour ce que vous faites est grande et ne cesse de croître. Cependant, il ne peut vous apporter une véritable satisfaction, alors réfléchissez : ne serait-il pas temps de changer pour un travail plus créatif ?
16 (droite). Le jardinier. Un travail pour les autres ou pour l’avenir : ceux qui jugeront ce travail ne sont pas ceux qui observent aujourd’hui, mais d’autres, bien plus tard. Aucun effort n’y est excessif, et les pauses y sont inadmissibles, car les plantes exigent des soins quotidiens.
16 (renversée). La tonte des moutons. Le travail est, sans doute, utile, mais vous y consacrez trop de forces et de temps. On appelle de tels gens, en Amérique, des workoholics. Prenez soin de vous, accordez-vous du repos !
17 (droite). Les sauts. Des émotions superflues, de l’imprudence, le risque de tout perdre sans rien gagner, voire de vous blesser. Pourtant, il est évident que vous aimez les sensations fortes et les situations risquées – eh bien, c’est votre affaire.
17 (renversée). Le séchage du foin. Une vie et un travail calmes et mesurés, dont les résultats ne laissent aucun doute. D’où un équilibre émotionnel, une harmonie avec soi-même. Mais n’est-ce pas un rôle un peu trop terne que celui de la pierre qui ne roule pas ?
18 (droite). Le marché. Soyez vigilant : ne vous laissez pas tromper et ne trompez pas les autres ! Car, comme on dit, la persuasion coûte plus cher que l’argent. Votre activité est celle d’un intermédiaire.
18 (renversée). Le battage. Une production bien organisée, même si elle est encore peu efficace pour l’instant (le travail se fait à la main). Ne lésinez pas sur l’argent, achetez un ordinateur et/ou un autre équipement – pas forcément le plus cher, mais celui qui convient le mieux à vos objectifs. Votre activité est celle d’un entrepreneur.
19 (droite). Sur la patinoire. Une cérémonie, un banquet sans raison suffisante. Une tentative de fuir les problèmes, ne serait-ce que pour un temps, d’oublier. Des querelles familiales, des incompréhensions entre enfants et parents. Ou bien – une personne très jeune, un enfant.
19 (renversée). Les tisserands. La création d’une base, le début d’une affaire. Une solidité sans prétention. Le bien-être familial. Ou bien – une personne âgée, un vieil homme.
20 (droite). Le jeu de cartes. La fidélité aux traditions de « son cercle », aux anciens partenaires, aux règles du jeu. Ou bien – une entreprise risquée. Le risque est grand, mais le gain possible l’est tout autant.
20 (renversée). Le jeu de quilles. La fidélité aux traditions des ancêtres, aux coutumes, à un groupe informel (amis, voisins). Le risque est faible, mais le profit l’est tout autant.
21 (droite). L’assemblée. Un bal masqué. Des souvenirs du passé, un retour au vieux. Ou bien – un mariage peu ordinaire : à l’âge mûr (« pour ceux qui ont plus de trente ans »), avec un partenaire très jeune (ou, au contraire, très âgé), un mariage morganatique.
21 (renversée). Le défilé. Des ennuis principalement liés au service militaire : une incorporation ou une démobilisation, un déplacement, peut-être même des opérations militaires. Cependant, la présence d’un bouffon parmi les soldats annonce qu’il y aura beaucoup de bruit, mais peu d’utilité.
22 (0). « L’excuse » (Le Fou, le Joker). « Excusez-moi, dit cette carte, tout peut tourner bien différemment de ce que vous imaginez. » Il est peu probable qu’une réponse univoque à votre question puisse exister, aussi ne vous précipitez pas et n’intervenez pas dans le cours des événements.
Par curiosité, essayons de savoir ce que nous réserve l’année 1993 à venir, et tirons une carte pour elle. Posons une question générale : que nous apportera-t-elle, à quoi ressemblera-t-elle ? Étalons les Arcanes Majeurs du Tarot de Grimaud sur la table et écoutons quelle carte répondra…
Voici : le 14e Arcane, « La Pêche ». Oui, l’année prochaine, tout peut arriver, en effet. Cependant, la carte n’indique aucune menace ou catastrophe, et c’est déjà une bonne chose. Mais il n’y a pas de clarté totale, les chances ne seront pas égales pour tous : chacun cherchera sa carpe, relançant sans cesse son filet. À certains, la chance sourira immédiatement, à d’autres, il faudra longtemps pour attraper leur bonne étoile. La carte donne un conseil : réfléchissez avant d’accepter une offre ou une invitation quelconque. Car « pêcher » signifie aussi « choisir ». Et un choix mûrement réfléchi augmente toujours les chances de réussite.




