À ce niveau, la compréhension s’impose : la phase de réalisation n’achève pas en principe le travail de l’objet, et la phase de dissolution ne se contente pas de parfaire ce qui n’a pas été accompli lors de la phase de création, mais elle engage également un travail autonome lié aux subtilités de la vie de l’objet, désormais visibles et compréhensibles, et c’est seulement maintenant que vient le moment de les traiter, d’accomplir le programme karmique de l’objet. En d’autres termes, l’humain, à un niveau amateur, devient un enthousiaste de sa tâche, estimant que la phase de dissolution représente le travail le plus ésotérique, le plus subtil et délicat. Que ce travail soit souvent ingrat ne le trouble pas. Par ailleurs, c’est ici que s’opère une expansion significative de la conscience.
Si, lors de la phase de création, la conscience se concentre principalement sur l’objet et les bénéfices qu’il en retire de toutes parts, et que lors de la phase de réalisation, elle englobe l’objet, sa fonction et son interaction avec l’environnement dans les limites de cette fonction, alors, lors de la phase de dissolution, le regard s’élargit : il embrasse à la fois l’objet et son environnement de manière bien plus vaste. Il intègre, d’une part, les trois phases de la vie de l’objet, et d’autre part, la perception de l’objet par l’environnement non plus seulement sous l’angle utilitaire, comme la simple consommation des résultats de son activité, mais à un niveau bien moins pragmatique.
Cette idée peut être illustrée ainsi : lorsque le loup poursuit le cerf, dans son esprit, le cerf est perçu comme tel, et son objectif est clair et univoque — attraper et tuer ce cerf. Mais une fois le cerf ramené au repaire sous forme de carcasse, et le loup, repu, observant ses louveteaux assouvir leur faim avec la venaison, ses pensées deviennent bien plus vastes, philosophiques, et il peut méditer, par exemple, sur le rôle du cerf dans la forêt, ainsi que sur celui des territoires adjacents.
Le niveau professionnel de traitement de l’archétype de dissolution donne naissance à un humain qui maîtrise parfaitement son domaine. Ainsi, dans le roman de V. Nabokov « Invitation au supplice », le bourreau du condamné entame avec lui une amitié feinte et palpe soigneusement son cou pour en étudier l’anatomie — afin d’infliger le coup fatal de la manière la plus optimale. Un exemple moins dramatique : le travail du cuisinier, qui prépare un plat en le rapprochant au maximum de la phase de dissolution dans la bouche et l’estomac des convives, amateurs de sa création. Pourtant, le cuisinier lui-même travaille, bien sûr, sous l’archétype de réalisation, comme tout autre professionnel, mais l’ombre de l’archétype de dissolution, ou sa sous-modalisation, y figure indéniablement. La nourriture doit être comestible, c’est-à-dire prête à se dissoudre dans le milieu environnant de l’organisme.
Au niveau professionnel, la phase de dissolution est incarnée par les chirurgiens qui retirent avec précision ce qui est superflu dans l’organisme humain, les dentistes nettoyant la plaque dentaire et traitant les caries, les médecins naturopathes purifiant les intestins, le sang, la lymphe, le foie, la vésicule biliaire, etc. Cependant, la précision et l’écologie environnementale ne sont pas les seuls critères du professionnalisme en phase de dissolution. Probablement, ce qui distingue avant tout le niveau professionnel de cette phase, c’est une compréhension approfondie et une attention prédominante portée à l’éthique de l’acte. L’éthique de la phase de dissolution diffère radicalement de celle de la phase de réalisation et de la phase de création, mais ce n’est pas là son seul trait distinctif. L’essentiel est que l’éthique en phase de dissolution acquiert une importance prépondérante, comme si elle transcendait la vie de l’objet. On pourrait dire que c’est pour former ses bilans de vie que cette phase semble exister — du moins, c’est ainsi que l’humain en phase de dissolution le perçoit. Les bilans de vie ne sont pas leur contenu immédiat, qui préoccupait l’humain lors de la phase de réalisation. Ce qui intéresse l’humain en phase de dissolution, ce sont les conclusions morales, une compréhension plus fine de la vie de l’objet, et même de la vie en général.
Le sens de la vie et de l’existence, non seulement de l’objet mais aussi de ceux qui lui ressemblent, le sens de sa propre existence, le dépassement des limites du monde conditionné et la compréhension des lois supérieures de l’être — voilà les fruits que porte en elle la phase de dissolution. Pour l’humain qui la maîtrise professionnellement, elle apparaît non seulement comme une partie inévitable et nécessaire de l’existence, mais aussi comme la plus captivante. La mort, estime-t-il, ne clôt pas seulement la vie, elle l’éclaire d’une lumière particulière, lui conférant une profondeur de sens qui ne se révèle et ne devient visible qu’en phase de dissolution.
Au niveau professionnel de la phase de dissolution, l’humain accède à la sagesse — une qualité qui émerge précisément à cette phase et s’oppose, dans une certaine mesure, à la raison caractéristique de la phase de réalisation. Le professionnalisme de la phase de dissolution est comme le parfum subtil de la fermentation putride, l’esthétique de la pourriture et du déclin.
TRAVAIL SUR L’ARCHÉTYPE DIALECTIQUE
Le thème du travail sur l’archétype universel est celui des relations entre ses composantes privées et de l’interaction de leurs modalités. Le niveau de conscience de ces modalités par l’humain, sa capacité à les percevoir, à les ressentir et à les entendre en lui-même et dans le monde environnant, ainsi qu’à les maîtriser, détermine le niveau de son harmonie avec lui-même et son efficacité dans les projets extérieurs et intérieurs.
Stade 1. Chaos primaire. À ce stade, l’humain ne se préoccupe pas des modalités temporelles et fait semblant de ne pas les percevoir. Du moins, dans son discours et son comportement, elles sont entremêlées de manière inattendue et catastrophique, mais il n’y prête aucune attention. En percevant les autres humains et les situations, il ne remarque pas non plus quelle modalité temporelle y prédomine, et se retrouve souvent dans l’embarras ou introduit un chaos inhabituel, dont il peut s’avérer difficile de se sortir. Son comportement est le plus souvent non complémentaire : il ne sait pas soutenir les modalités proposées par la situation ou son partenaire, et les interrompt par les siennes. De plus, il s’interrompt lui-même, sans remarquer l’illogisme et l’incohérence de son attitude. Commencer par la santé et finir par les funérailles — telle est sa méthode préférée ; il possède pourtant, de manière inconsciente, bien d’autres façons de mélanger les modalités de la manière la plus invraisemblable.
Un nouveau collaborateur arrive. « Prépare-toi à l’avance à la manière dont tu partiras d’ici », lui dit notre personnage d’un ton énigmatique, gâchant ainsi l’humeur de son interlocuteur et le rendant méfiant dans une situation où cela est totalement inutile. À un vieillard, un vieillard proche de la tombe, il donnera des leçons détaillées sur la manière dont il aurait dû se comporter dans sa jeunesse pour éviter de se retrouver dans une telle situation difficile. À une personne plongée dans un travail sérieux et responsable, il conseillera d’y mettre fin au plus vite, la jugeant sans espoir, ou de tout réorganiser, d’apprendre une nouvelle approche créative. Une mère qui tente de convaincre son fils de cinq ans de manger une salade de légumes au dîner plutôt que son sandwich au fromage préféré, en invoquant la richesse en vitamines et les particularités de la digestion nocturne, se trouve au premier stade du travail sur l’archétype dialectique : l’enfant attend d’elle une révélation dans la modalité de création, tandis qu’elle exprime un discours clairement rattaché à la modalité de réalisation, qui lui est totalement incompréhensible.
Le premier stade se caractérise par l’auto-interruption : l’humain change spontanément de modalité dans son comportement ou son discours, sans remarquer que ces changements ne sont motivés ni par la situation ni par ses propres paroles antérieures, et interrompent brutalement et violemment son attitude, perturbant considérablement son développement et celui de la situation, ainsi que les personnes qui la perçoivent. En réalité, il est assez difficile de supporter cette personne, mais il est parfois impossible de la blâmer. Le maximum qu’elle puisse entendre est : « Écoute, tu te comportes bizarrement ! » Mais comment exactement, son partenaire est généralement incapable de l’expliquer.
Par exemple, en enseignant un même sujet, cette personne peut, de manière totalement injustifiée, changer d’humeur dans son exposé, passant instantanément de la modalité de l’enterrement et du désespoir total à celle de l’attente d’un avenir radieux et de nouvelles sources inattendues de soutien, puis bondissant vers une modalité supposant l’existence d’un fonctionnement déjà prêt et opérationnel, pour détruire immédiatement ce mécanisme et conclure à la futilité de son existence.
Tout cela produit parfois sur l’auditeur une impression assourdissante, comme s’il refusait de se limiter au seul niveau de la compréhension mentale. « Alors, au fond, où voulez-vous en venir ? Où allons-nous ? Qu’avons-nous et que prévoyons-nous ? Quels objectifs poursuivons-nous et quelles conclusions en tirerons-nous à l’issue de tout cela ? » Notre héros n’a de réponse à aucune de ces questions, et il n’a même pas l’intention d’en avoir, pourtant il se comporte comme si les trois phases temporelles étaient déjà bien rangées dans sa poche, et qu’avec la dextérité d’un prestidigitateur, il en sortait tantôt l’une, tantôt l’autre, tantôt la troisième, sans se soucier de la manière dont elles naissent ni de leur enchaînement. Un exemple typique de comportement à la première étape du traitement de l’archétype dialectique est donné par le comportement d’un journaliste énergique jusqu’à l’audace qui interviewe une célébrité.
Dans la modalité de la création, il s’agit de présenter le héros de l’émission, de raconter ou de montrer au téléspectateur de nouveaux aspects de la vie et de l’activité de la célébrité. Dans la phase de réalisation, il pose des questions sérieuses sur son travail. La phase de dissolution inclut ses évaluations de la vie vécue, de certains épisodes de son existence, ainsi que des appréciations d’autres personnes et professionnels. En ne laissant pas à la célébrité la possibilité de terminer sa réponse dans telle ou telle modalité, le journaliste l’interrompt et, conformément à son plan d’interview, pose une question dans une autre modalité, puis dans une troisième, puis à nouveau dans la première, ce qui amène la célébrité à cligner des yeux, à s’énerver quelque peu, et tout ce qui se passe commence à lui rappeler une scène de cirque — et les téléspectateurs ressentent la même impression.
Étape 2. Identification.
À cette phase, l’individu commence à prendre conscience qu’il existe trois phases temporelles — création, réalisation et dissolution. Naturellement, il les désigne par ses propres mots et choisit une modalité favorite, qu’il cherche consciemment ou inconsciemment à utiliser dans tous les cas de la vie. Pour les autres, il adopte une attitude sceptique et, quelle que soit la modalité dans laquelle son interlocuteur s’exprime, il répond généralement dans sa modalité préférée. Parallèlement, il prend conscience (dans certains cas) de son inertie et de son manque de complémentarité, mais il en accuse son entourage plutôt que lui-même.
En d’autres termes, cette personne comprend, par exemple, qu’il existe des circonstances où la critique est inappropriée, c’est-à-dire qu’elle perçoit la phase de création comme un état psychique ou naturel particulier où l’on peut accumuler sans rendre, thésauriser sans compter, et simplement jouer sans en assumer la responsabilité. Mais si cette modalité n’est pas sa préférée, il la considérera, premièrement, comme passagère, deuxièmement, comme peu sérieuse, et troisièmement, comme exclusivement destinée à la phase suivante, celle de la réalisation, s’il y est fixé. Si, en revanche, il est fixé sur la phase
dissolution, il percevra à la fois la phase de création et la phase de réalisation comme des préparations à la phase la plus importante, la plus intéressante et significative : la dissolution. Il envisagera tout ce qui se passe depuis cette position, prenant parfois conscience de son inadéquation, mais sans y voir un péché particulier. Pour cette phase, il est caractéristique d’adopter une attitude indulgente ou méprisante envers les phases différentes de celle où il se trouve, bien que ses évaluations varient selon la phase depuis laquelle il observe les autres. Par exemple, la phase de création semble absolument peu convaincante et éphémère, tant du point de vue de la phase de réalisation que de celui de la phase de dissolution, mais leurs critiques envers elle seront radicalement différentes. Dans la légèreté, les deux phases reprocheront à la phase de création son manque de sérieux, mais si la phase de réalisation lui reproche son irresponsabilité, son attitude trop frivole envers les biens dont elle dispose et les engagements qu’elle prend, la phase de dissolution lui reprochera l’essence même de son existence : tout doit avoir une fin. La phase de réalisation, du point de vue de la phase de création, est trop sérieuse, ennuyeuse et limitée dans sa perception de la réalité. Il faut plus de légèreté, estime la phase de création. La phase de dissolution considère également que la phase de réalisation est limitée dans sa perception, mais sous un autre angle : elle ne pense pas aux subtilités, à l’achèvement de ses propres programmes, et c’est précisément ce qui est important et intéressant pour elle.
En général, en parlant des relations entre les archétypes, on peut dire que pour la deuxième étape, il est caractéristique que l’humain se fixe sur l’une des phases et ignore les autres, même au prix d’une incompatibilité de son comportement, d’un mauvais entendement avec les autres et d’une inadéquation dans de nombreuses situations. Cependant, la modalité préférée est ressentie comme sienne, et le reste comme étranger, et c’est tout ce qu’il y a à dire.
Étape 3. Concurrence. À ce stade, l’humain maîtrise les trois phases temporelles, certaines un peu mieux, d’autres un peu moins, mais en principe, il les perçoit toutes les trois et, si nécessaire, peut les utiliser et les percevoir chacune. Cependant, leur utilisation réelle est mal régulée : bien qu’il estime nécessaire et souhaitable d’utiliser une phase donnée, il se laisse distraire et passe à une autre, et dans l’ensemble, il peut avoir l’impression qu’une rivalité claire entre les modalités temporelles s’exprime quelque part dans son inconscient, ainsi que des forces de son psychisme qui s’affrontent dans une lutte incompréhensible au plus profond de sa psyché.
À ce stade, on peut dire que différentes modalités temporelles correspondent à différents aspects de la vision du monde, à différents systèmes éthiques, à différents modèles de comportement. Mais l’humain ne le comprend pas encore vraiment.
Il en prend conscience, bien qu’il reçoive constamment des indices révélant cet état de fait. Par exemple, dans la modalité de la création, il peut être extrêmement pessimiste et négativement orienté. En revanche, lorsqu’il passe à la modalité de l’accomplissement, il se rassemble, se mobilise avec optimisme, des forces lui viennent on ne sait d’où, et il mène à bien son travail avec succès. On dit de ces personnes la célèbre maxime : « C’est en marchant qu’on trace son chemin. »
Cette même personne peut traiter avec une grande superficialité et un mépris général la phase de dissolution, l’assimilant à la mort, estimant qu’il vaut mieux ne pas penser à la mort ni au déclin, et que la purification doit se produire d’elle-même. Sa vision du monde et sa perception du monde seront alors extrêmement floues, et il lui sera très difficile de comprendre les gens pour qui cette phase est la plus importante dans leur vie. Il lui semblera qu’ils jouent la comédie ou qu’ils le trompent délibérément, ou encore qu’ils ne se comprennent pas eux-mêmes et ce qu’ils veulent de la vie, qu’ils n’ont pas de vision du monde structurée ou quelque chose de ce genre.
Toutes les situations de sa vie seront assez clairement divisées en quatre catégories : trois correspondant aux modalités temporelles, et la quatrième, à une modalité temporelle indéfinie. Dans les situations du quatrième type, il se sentira mal à l’aise, ressentant une lutte diffuse, jusqu’à ce qu’un des archétypes s’empare de la situation, la colore de sa teinte, établisse ses propres valeurs et priorités, ajuste sa perception du monde, son mode de pensée, etc. Par ailleurs, le passage d’une situation à une autre, si elles sont régies par des modalités temporelles différentes, sera douloureux pour lui : il ne percevra ni la pertinence ni la possibilité de tels changements, et lorsqu’ils surviennent, il ressentira quelque chose comme une métamorphose, c’est-à-dire qu’en lui, une personne mourra et une autre naîtra, qu’il connaîtra à peine et qui sera en bien des points opposée.
Beaucoup de gens ont observé des changements instantanés et totalement incompréhensibles dans l’humeur (la leur comme celle de leurs interlocuteurs) après un tournant en apparence insignifiant dans le sujet ou l’intrigue. Expliquer ces changements est parfois extrêmement difficile si l’on ne tient pas compte du changement de modalité. À l’inverse, une observation attentive des modalités éclaire bien des choses qui restent incompréhensibles sous tout autre angle.
Si une personne se trouve à la troisième étape du travail sur l’archétype dialectique et que, dans son inconscient, une compétition persiste entre les modalités temporelles qui n’ont pas encore trouvé leur place définitive dans sa psyché, elle peut facilement devenir la victime d’un manipulateur expérimenté. Ce dernier, par une technique imperceptible pour elle, changera sa modalité, et donc sa perception du monde et sa sensibilité.
Il existe, par exemple, des personnes extrêmement crédules à la phase de création : dès que la modalité de la création s’active, l’individu devient comme un enfant enthousiaste, prêt à croire n’importe quoi qu’on lui propose. Il peut être extrêmement prudent et méticuleux à la phase d’accomplissement, mais si son partenaire parvient à déclencher chez lui la phase de création, son humeur change et on peut lui inculquer n’importe quelle idée qu’il mettra ensuite en œuvre sérieusement, profondément et avec responsabilité. En revanche, si l’on tente de lui proposer une nouvelle idée ou même une modeste variation de son scénario de vie lorsqu’il est sous l’emprise de la phase d’accomplissement, il est peu probable que cela fonctionne. À ce moment-là, il est fermement ancré dans son scénario, dans un rituel stable qui le protège de toute ingérence.
Il existe aussi des personnes extrêmement malléables et dociles lorsque la modalité de dissolution s’active en elles. Une sensation de tout pardonner, de tout permettre envers le monde extérieur les envahit, leurs bras retombent, et elles disent à leur interlocuteur des choses comme : « Bon, tu m’as épuisé(e), fais maintenant ce que tu veux, tout ce que tu me demanderas, je te le donnerai ! » Si, en revanche, on communique avec cette personne dans la modalité de création ou d’accomplissement, elle ne fera aucune concession et ne montrera aucune souplesse.
Il existe, à l’inverse, des personnes souples précisément à la phase d’accomplissement : si l’on traite avec elles dans un processus de production dont les cadres sont établis, elles accepteront volontiers toute collaboration, feront des concessions inconfortables pour elles, exauceront les demandes, etc. Mais il est important pour elles que tout cela se déroule dans le cadre d’un scénario permanent et auto-entretenu ; si elles basculent dans la modalité de création ou de dissolution, leur souplesse peut s’évanouir instantanément.
Ainsi changent l’orientation de la personne et ses valeurs en fonction de la modalité active.
Le lecteur pourra méditer sur ce sujet à la lumière de son expérience personnelle et constatera par lui-même à quel point les observations et les réflexions de l’auteur exposées ci-dessus sont justes.
Étape 4. Collaboration
À cette étape, l’individu apprend à percevoir et à utiliser une chose aussi subtile que le changement de modalités temporelles. Cette capacité est parfois appelée le « sens du temps » au sens propre. Il s’agit en réalité du sentiment intérieur qui indique à la personne quand agir. Par exemple, cette personne sent quand la phase de création s’achève et que celle de l’accomplissement commence, quand la phase de dissolution se termine et que celle de la création commence — bien que, loin de là, les phases ne suivent pas toujours l’ordre naturel : création, accomplissement, dissolution — elles peuvent se succéder dans un ordre arbitraire.
Que signifie cela, par exemple, dans la vie quotidienne ? Une personne qui perçoit l’activité d’un archétype privé (création, accomplissement, dissolution) sait quand il est possible de le remplacer par un autre et quand cela est absolument exclu. Par exemple, au beau milieu du récit de votre interlocuteur sur un sujet qui l’intéresse, lorsqu’il a non seulement abordé ce sujet mais commencé à le développer, l’interrompre brutalement en disant : « Bon, et où veux-tu en venir ? » ou « Quelle conclusion en tires-tu ? » — c’est-à-dire remplacer brusquement la phase d’accomplissement, dans son état actif, par la phase de dissolution, serait d’une grande inconvenance, même si vos intentions sont les meilleures et que, peut-être, il est vraiment temps pour vous de partir, alors que ce que votre interlocuteur raconte vous intéresse énormément. En revanche, lorsque la phase d’accomplissement touche à sa fin, il sera souvent tout à fait approprié de la remplacer soit par la phase de création d’un nouveau scénario, soit par la phase de dissolution de celui dont il était question, et ce passage, s’il se fait sans que la conscience de la personne en prenne conscience, la prend au dépourvu : en réalité, la phase de dissolution est déjà en cours, mais l’enthousiasme de la personne l’empêche de le sentir, et un comportement non complémentaire émerge.
De tels effets surviennent à la quatrième étape, mais en général, le changement de modalité parvient à la conscience de la personne, qui en prend conscience et ajuste en conséquence son comportement. Ainsi, un hôte, discutant avec animation avec son invité, remarque soudain que ce dernier n’est plus aussi intéressé, qu’il cherche à écourter la conversation animée, jette des regards vers sa montre, toussote poliment, jette un coup d’œil vers la porte. Ce comportement indique à l’hôte que la partie substantive de la visite est probablement terminée pour l’invité, qui souhaite partir. Peut-être l’hôte ne le remarque-t-il pas immédiatement, peut-être le sujet de la conversation l’absorbe-t-il énormément, mais à la quatrième étape, après un ou deux indices indirects de l’invité, la conscience de l’hôte saisit le fait que la phase d’accomplissement a cédé la place à la phase de dissolution, et il l’accepte (peut-être en serrant les dents) et recentre la conversation sur les perspectives d’une future rencontre, remercie pour cet échange intéressant.
Il faut noter que tous les passages ne sont pas également faciles pour une personne. Certains lui sont particulièrement difficiles, notamment ceux qui partent de la modalité qui lui est la plus familière et la plus chère. En outre, il existe des transitions psychologiquement plus complexes, par exemple : de la phase de dissolution à celle de création, de la phase de création à celle de dissolution, et de la phase d’accomplissement à celle de dissolution. Pour chaque individu, au moins l’une de ces transitions est psychologiquement ardue et inconfortable. Pourquoi en est-il ainsi ? La question est complexe, mais si une personne parvient, ne serait-ce que sur un seul matériau, à maîtriser cette transition, cela se répercute sur toutes les autres situations et scénarios de sa vie.
À la quatrième étape, l’individu maîtrise généralement les sous-modalités à un niveau supérieur à cette modalité. Cela signifie qu’il commence à différencier chacune des trois modalités temporelles et, en leur sein, à percevoir les différentes nuances liées aux autres modalités.
Par exemple, en parlant d’apprentissage, on peut dire que celui-ci se déroule globalement dans la modalité de la création. Beaucoup de gens, par exemple, estiment qu’ils ne sont pas capables d’apprendre une langue étrangère, de savoir conduire une voiture ou de cuisiner. Dans de tels cas, une approche psychologique les aide : « Toi, tel que tu es, tu n’es sans doute pas capable d’apprendre l’anglais, mais tu peux devenir une autre personne qui, elle, saura l’anglais. » Une telle approche signifie précisément et profondément l’activation sérieuse de l’archétype de la création. Cependant, l’apprentissage peut être divisé en trois phases principales, correspondant à trois modalités temporelles fondamentales. La première phase est celle de la dissolution. Elle consiste en ce que la personne découvre certains blocages, certaines de ses imperfections, des obstacles qui l’empêchent de maîtriser la matière, ou elle identifie une zone d’ombre à l’emplacement du futur savoir et se fixe pour objectif d’effacer cette tache. En d’autres termes, elle révèle une certaine incapacité qu’il faut détruire et surmonter par une nouvelle compétence. Ce qui précède peut sembler quelque peu extravagant au lecteur, pourtant tout conférencier, tout propagandiste sait parfaitement que, au début d’un exposé, pour capter l’attention du public, il faut poser un problème dont la résolution sera incompréhensible, c’est-à-dire qu’il faut organiser un obstacle qui devra être surmonté et détruit.
La phase suivante de l’apprentissage relève de la modalité de l’accomplissement : c’est ici que se produit le processus de maîtrise de la nouvelle matière et une sorte de travail avec celle-ci ; un travail, naturellement, en mode ludique, comme le prévoit la modalité principale de l’apprentissage, c’est-à-dire la modalité de la création, mais la sous-modalité ici est l’accomplissement. Et enfin, la troisième phase de l’apprentissage est celle où la personne, ayant déjà maîtrisé la matière étudiée, part, sous la supervision lointaine de l’enseignant, à la découverte du monde pour y tester ses compétences, démontrer ses acquis dans la réalité extérieure. Ainsi, l’étudiant devient un jeune spécialiste. L’ancien élève se retrouve dans le monde avec une nouvelle compétence, et le monde se tourne vers lui d’une tout autre manière. Désormais, la compétence acquise permet à la personne d’obtenir presque gratuitement des fruits et des résultats toujours nouveaux de son apprentissage ; autour d’elle, elle entend des exclamations enthousiastes, des situations qui lui étaient auparavant inaccessibles s’ouvrent à elle, et une nouvelle vie l’enveloppe dans des embrassades joyeuses — ici, la sous-modalité est celle de la création.
De même, dans les phases d’accomplissement et de dissolution, on peut également distinguer trois sous-modalités et obtenir ainsi une vision plus différenciée de la modalité de ce qui se produit. De telles distinctions sont dans certains cas extrêmement utiles, car elles permettent de comprendre son interlocuteur avec beaucoup plus de précision. Même si deux personnes se trouvent dans la même phase, c’est-à-dire que leur modalité temporelle est en accord, cela ne signifie pas encore que leurs sous-modalités le soient aussi. Ces dernières jouent, comme le comprendra le lecteur, un rôle très important.
Par exemple, souhaitant clarifier et assainir une relation, une personne peut adresser une réclamation à son partenaire. Pour elle, il ne s’agit que d’un prélude, du début d’une conversation sérieuse à venir. Cela peut être une réclamation tout à fait concrète qui surgit de manière inattendue dans la discussion et qui, pour elle, résonne dans la modalité dissolution-création, c’est-à-dire que le contenu principal est l’assainissement, la dissolution, et la sous-modalité est le début de ce nettoyage. Son partenaire, pressentant cette conversation sérieuse et n’ayant aucune envie de l’engager, peut, comme on dit, « mettre les bouchées doubles », c’est-à-dire dire : « Oui, tu as raison, je te dois beaucoup de excuses » et ainsi mettre un point final à la situation, définissant la modalité de sa réaction comme dissolution-dissolution, c’est-à-dire dissolution-dissolution, dissolution-dissolution. La personne se retrouve dans une situation délicate : d’une part, la réponse est parfaitement complémentaire, si l’on considère la situation du point de vue social, car on ne lui a pas opposé de contradiction et on a accepté ses propos, mais d’autre part, elle souhaitait toucher son partenaire au vif, aborder avec lui un sujet bien plus large et profond, et celui-ci, par une manœuvre habile, a de nouveau
dans les mêmes mots, cela devient quelque peu malaisant, car on lui a clairement fait comprendre que la faute a été acceptée, reconnue et même en grande partie réparée. Le lecteur est invité, à titre d’exercice, à examiner trois modalités du concept de purification : a) la purification qui se produit au stade de la création de l’objet, c’est-à-dire un processus évoluant dans la modalité création-dissolution ; b) la purification qui intervient au stade de la réalisation, donc dans la modalité réalisation-dissolution ; et c) la purification de l’objet au cours de sa dissolution, c’est-à-dire dans la modalité dissolution-dissolution. L’auteur impose ainsi au lecteur l’idée que la purification ne relève pas de la modalité, mais de la submotalité. Le lecteur est-il d’accord avec cette opinion ? Si ce n’est pas le cas, qu’il réfléchisse à sa propre interprétation du concept de purification.
Le genre des mémoires, par exemple, relève globalement de la modalité dissolution. C’est quelque chose qui a été et qui est passé, et qui n’a désormais qu’une valeur relative ; l’essentiel réside dans la réflexion et les conclusions tirées de ce qui s’est produit autrefois. Une certaine aura de la phase de dissolution plane toujours au-dessus des souvenirs, adoucissant leurs contours, atténuant l’acuité des conflits passés et les éclairant d’une lumière de sagesse et de compréhension profonde.
Cependant, dans le cadre d’une telle modalité générale, les trois phases temporelles peuvent résonner comme des submotalités. L’être humain peut se remémorer le temps où il était dans une phase active de création, où les dons, les avances et les propositions de la vie pleuvaient de toutes parts.
« Il y eut des jours comme ceux-là, j’étais jeune et insouciant,
Mes yeux contemplaient le ciel bleu,
Mon premier louis n’était pas encore dépensé,
Les étoiles brillaient, fières d’elles-mêmes.
Ma démarche ne me semblait pas ridicule,
Mes semelles n’étaient pas encore usées,
Et de chaque fenêtre d’où s’échappait de la musique,
De telles chances s’ouvraient à moi. »
(Boulat Okoudjava)
Dans la modalité dissolution-création, de nombreux mémoires sur la Grande Guerre patriotique ont été écrits, lorsque les protagonistes étaient encore jeunes, que la vie leur semblait extraordinairement intense, la modalité dissolution étant ici soulignée à double titre, d’abord parce que ce sont des souvenirs, et ensuite parce que c’est…
La situation dans la modalité réalisation-création, c’est par exemple l’embauche d’un nouveau collaborateur dans une entreprise fonctionnant de manière stable, qui doit s’intégrer à ses rangs et, dans le cadre d’un processus de production déjà établi, introduire des changements, innover, et la présence même de cette personne au sein d’un collectif bien établi relève également d’un événement dans la modalité réalisation-dissolution.
À la quatrième étape, émerge, se manifeste et est reconnu par l’être humain le mariage matriciel des modalités de l’archétype dialectique. Cette union apparaît, bien entendu, dans toutes les situations, indépendamment de l’étape de traitement de cet archétype, mais c’est à la quatrième étape qu’elle est prise de conscience, et que l’être humain apprend à travailler avec elle.
Ainsi, la quatrième étape se caractérise, premièrement, par l’harmonisation des modalités temporelles, deuxièmement, par une perception et une utilisation précises des submotalités temporelles dans le cadre de cette modalité, et troisièmement, par leur union matricielle. Cette dernière est typique des situations où il y a lieu de…
L’humain parle ou agit selon une modalité, tandis que le sens social immédiat, c’est-à-dire la signification externe, relève d’une autre. À quel point ce comportement est-il répandu ? Il est plutôt typique que rare. Il existe, par exemple, des personnes qui ne s’investissent jamais dans les programmes qu’elles s’imposent elles-mêmes ou que la vie leur impose. Pourtant, elles ont tendance à adopter un second regard. Elles sont toujours en retard, pressées, n’arrivent pas à temps, dépassent les délais, et tout leur échappe, perdant les formes qui leur étaient assignées. Psychologiquement, cette personne se trouve constamment dans une phase de dissolution. Face aux circonstances de la vie et aux interactions avec autrui, elle est naturellement contrainte d’utiliser les trois modalités temporelles. Cependant, son état intérieur se manifeste en permanence à travers ses mimiques, ses gestes, ses intonations, la construction particulière de ses phrases — alors même que le sujet de la discussion peut relever, par exemple, de la modalité de création. La capacité à discuter d’un projet futur, encore en gestation, d’une voix funèbre — une caractéristique nationale du caractère russe, tout comme l’aptitude à calculer avec joie les pertes en les percevant, dans la modalité de création pure, comme des fruits particuliers de l’arbre du paradis — illustre cette dissociation des modalités entre le sens intérieur et le niveau social externe. Ce décalage des modalités est une figure de style prisée dans les plaisanteries, les traits d’esprit et les anecdotes, conférant à la situation une saveur comique particulière. Une citation célèbre, réelle ou inventée, en témoigne : *« Continuons nos jeux »*, déclara sombrement le rédacteur en chef d’un magazine pour enfants en regardant ses collaborateurs. Le mot *« continuons »*, tout comme la morosité de son regard, évoquent immédiatement une phase d’accomplissement, tandis que *« jeux »* relève sans conteste de la phase de création. Ainsi, la modalité de l’intervention du rédacteur, sur le plan social, relève de la création, mais sur le plan sémantique, elle appartient à l’accomplissement. Un même pathos anime la plupart des anecdotes sur Stirlitz, Chapayev et autres héros populaires : une situation grave, mortellement dangereuse et responsable, relevant de la phase d’accomplissement, est traitée comme un jeu absolu, où la responsabilité des protagonistes est réduite à presque rien, c’est-à-dire perçue dans la modalité de création. *« Vassili Ivanovitch, les blancs ! »* — *« Ah, fiche-moi la paix, Petka, ce n’est pas le moment de ramasser des champignons. »*
Stade 5. Synthèse.
À la fin du quatrième stade de l’élaboration de l’archétype dialectique, l’interpénétration des modalités devient déjà très marquée. Par exemple, une personne, tout en restant adéquate dans la modalité de création, pressent déjà comment elle se déploiera dans la modalité d’accomplissement et comment cette intrigue se terminera, c’est-à-dire qu’elle imagine également la modalité de dissolution. Il en va de même pour les expériences et les vécus des deux autres modalités. Et à un certain moment, la personne éprouve l’impression de s’élever au-dessus de la rotation des temps et de les voir tous simultanément. À un instant donné, un processus ne fait que commencer à se déployer, un autre s’accomplit, un troisième s’achève, et elle perçoit les liens entre ces processus ainsi que leur dynamique comme si elle observait le temps depuis un point de vue extérieur, en le contemplant dans son ensemble. C’est le niveau de la sagesse supérieure, où l’on discerne dans le nourrisson l’enfant, le jeune homme et l’adulte, et dans le vieillard, son propre enfance ainsi que son futur accomplissement.
PSYCHOLOGIE DE L’ARCHÉTYPE DIALECTIQUE
Perception du monde
Pour l’archétype de création, la perception du monde par l’humain est telle qu’il se considère comme le centre de l’univers. Le monde s’adapte à lui, à ses actes, à ses moindres caprices, se déployant dans le domaine où il porte son attention, et se repliant, peut-être tristement mais docilement, dans celui qu’il ignore. Il est profondément convaincu que tous les droits lui appartiennent, qu’il possède tout en abondance, et que tout ce dont il a besoin est déjà sien ou le sera bientôt. Dans une certaine mesure, il transpose cette perception du monde sur autrui, estimant que l’univers est vaste, qu’il suffit à tous, et, pour ainsi dire, comme le dit la Bible : *« Croissez et multipliez-vous. »*
Sous l’archétype de création, l’humain se sent libre et protégé dans le monde, ou n’a même pas besoin de protection. Si des malheurs lui tombent dessus, ils viennent toujours d’une direction inattendue, et il ne lui semble ni nécessaire ni possible de se préparer ou de se protéger à l’avance. Cette personne est ouverte au monde. Pour elle, l’univers regorge de surprises qui ne tarissent jamais. Comment elle perçoit ces surprises, comment elle les anticipe, dépend de son tempérament, de son expérience de vie et de ses dispositions générales, mais le fait même qu’elle s’ouvre au monde et soit prête à accueillir ce qu’il lui envoie ne fait aucun doute pour elle. *« Comment pourrait-il en être autrement ? »*, pense-t-elle.
Pour l’archétype d’accomplissement, la perception du monde par l’humain repose sur un équilibre, une égalité symbolique d’énergie et de matière. *« Je suis une partie égale du monde, — pense-t-il. — Nous devons nous adapter l’un à l’autre : moi à lui, et lui à moi. »* Ici, l’idée de parité, d’égalité et d’équilibre est très forte. *« Il fait quelque chose pour moi, je fais quelque chose pour lui. Le monde est régi par une loi à laquelle je me soumets, mais à laquelle il se soumet également. »* Cette personne ne se place pas au centre de l’univers ; il ne lui semble pas que l’espace se focalise sur elle. Elle se perçoit plutôt comme une partie écologique d’un monde écologique. Peut-être s’agit-il d’une écologie défaillante, mais la loi de cause à effet, le principe selon lequel rien dans la vie n’est gratuit, lui est donné au niveau même de sa perception du monde. Ici, le monde est perçu comme semi-contrôlable. L’humain dispose d’outils pour influencer le monde, et ce dans certaines limites de manière assez efficace ; d’un autre côté, il sent que le monde le gouverne en partie, limite sa volonté et la soumet à certaines contraintes, et il considère cela comme normal, c’est-à-dire qu’il n’y voit pas une forme particulière d’aliénation. Ces limites peuvent même être bénéfiques.
Sous l’archétype de dissolution, la perception du monde par l’humain est largement sacrificielle. Il se sent comme une particule négligeable et presque sans droits de l’univers. Il renonce à tout ce qu’il possède, n’a aucun droit de propriété, aucun droit à des relations équilibrées avec le monde, ni à un échange régi par une justice quelconque entre l’humain et la matière. Son état d’esprit général est : *« Prenez-moi le dernier, je n’ai plus besoin de rien, rien ne me manque. »* En même temps, il éprouve que, en se donnant, en se détruisant, il accède à une vérité ultime, finale et fondamentale, qui lui semble bien plus importante que celle qu’il percevait lorsqu’il était concentré sur le plan matériel de l’existence, c’est-à-dire sur le plan où l’univers se construit et se structure. Dans ce sacrifice, il n’y a aucune projection de culpabilité, c’est-à-dire qu’il ne dit pas au monde : *« C’est de ta faute si je meurs. »* Il accepte cet état de fait, s’y résigne et cherche à se concentrer sur ce qui lui était inaccessible aux phases de création et d’accomplissement. Il règle ses comptes pour les parties de son destin où il a contracté des avances et en a partiellement réalisé les promesses, et il n’a aucun doute que c’est précisément maintenant le moment de payer, sans avoir la moindre envie de se rebeller contre cela.
Questions au lecteur.
Quelles émotions les questions des jeunes enfants éveillent-elles en vous : émerveillement, attendrissement, l’envie de répondre sérieusement ou l’envie de les écarter en raison de leur absurdité et de leur sottise ? Quelle phase temporelle considérez-vous comme la moins essentielle ? Répondez comme vous le feriez en public, puis demandez-vous quelle est votre attitude réelle et intérieure face à ces phases. Pensez-vous que le mot *« optimiste »* signifie fondamentalement *« sot »* ? Pensez-vous que la vieillesse apporte la sagesse à l’humain ? Quel âge jugez-vous optimal pour un président de pays : pas plus de quarante ans, entre quarante et soixante ans, ou pas moins de soixante ans ? Quelle est votre saison préférée parmi le printemps, l’été et l’automne ? À quel moment travaillez-vous le plus facilement ?
La vision du monde est, pour ainsi dire, le fondement théorique de l’attitude de l’humain envers le monde. Selon la modalité temporelle dans laquelle il se trouve, son rapport au monde peut varier. Pour la modalité de création, l’attitude envers le monde est ludique et frivole : l’humain joue avec le monde sans se soucier le moins du monde des conséquences de son jeu, ni pour lui-même ni pour l’univers.
Le monde lui est donné comme une donnée initiale, encore en devenir, et les résultats de ses actes ne lui apparaissent, au mieux, que dans une brume indistincte. Rien ne laisse présager la gravité de l’avenir. L’homme accepte le monde, et l’accepte sans réserve — c’est l’autre face de son irresponsabilité — et souvent de manière naïve. Il est captivé par le monde et s’y investit pleinement. À ce stade, il n’y a pas encore de séparation entre « ceci, c’est moi, et cela, c’est lui ». L’injonction « Soyez comme des enfants » signifie le plus souvent : « Soyez spontanés dans votre perception », c’est-à-dire activez en vous la modalité de la création. L’homme se perçoit comme sujet de soin, de sollicitude, de bienfaisance et comme centre du monde. On peut même dire qu’il s’identifie à lui-même, tandis que ce qui dépasse sa perception et sa vie est, en principe, ignoré par lui.
À l’inverse, la phase d’accomplissement se caractérise par une attitude sérieuse et respectueuse envers le monde. L’homme considère que le monde est complexe, qu’il l’est lui-même et qu’il peut accomplir beaucoup. Il aborde le monde de manière opérationnelle, c’est-à-dire qu’il cherche des outils pour agir sur lui et se perçoit, dans une certaine mesure, comme un instrument ; ses capacités et ses talents sont envisagés sous l’angle de l’efficacité : « Que puis-je faire dans le monde ? » S’il craint le monde, il le fait aussi de manière instrumentale.
pose la question : « Que peut faire le monde de moi ? » C’est précisément à cette phase temporelle que l’être humain accorde une importance particulière à son esprit, à sa pensée, tandis qu’à la phase de création, l’être humain valorise ou, au contraire, nie directement ce qui se produit avec lui sans trop réfléchir à la nécessité de l’analyser ou de l’évaluer ; notamment, à la phase de création, la pensée est particulièrement valorisée : elle est perçue comme quelque chose de purement accessoire.
À la phase de réalisation, l’être humain trace naturellement une frontière entre lui-même et le monde. En principe, il considère qu’il doit prendre soin du monde dans la même mesure que le monde doit prendre soin de lui, ou que l’être humain doit prendre soin de lui-même en organisant pour lui un espace au sein du monde. En tout cas, il ne se considère pas comme le centre du monde, mais il ressent qu’il existe une place pour lui dans le monde, et que cette place peut être trouvée et maîtrisée. La conception de la recherche et de la découverte de sa place dans le monde est en principe possible uniquement dans la modalité de réalisation.
À la phase de dissolution, l’être humain adopte un regard distancié, indulgent, comme dirigé d’en haut vers le monde. Il est doté de sagesse, comprend la subtilité du monde, les objectifs de son développement qui dépassent la perception ordinaire propre aux phases de création et de réalisation. Désormais, c’est lui, l’être humain, qui prend soin du monde, mais il s’occupe de choses subtiles, et non des aspects opérationnels grossiers, comme à la phase de réalisation, et sa séparation d’avec le monde prend un caractère qualitatif, c’est-à-dire que l’être humain ressent que le monde est une chose, et lui, l’être humain, en est une autre, il est au-delà de ce monde, il est plus subtil.
C’est ici que se manifeste et est hautement valorisée une qualité telle que la sagesse, qui dépasse l’entendement et constitue un concept plus subtil, plus intégrateur.
À la phase de dissolution, l’être humain n’a plus besoin que le monde prenne soin de lui, il semble se donner à lui-même. Ici, entre l’être humain et le monde, il n’y a plus de frontière, l’être humain s’en va et, en partant, prononce ses derniers mots, emplis de sagesse, de compréhension supérieure et de vision profonde. Il est encore, dans un certain sens conditionnel et peu important pour lui, avec le monde, mais cette circonstance passera rapidement, et l’essentiel est qu’il ne fait pas partie du monde, et c’est précisément cette position qu’il valorise et dans laquelle il cherche à agir, d’ailleurs ce qu’il fait est mal compris par les autres phases temporelles, bien qu’il puisse être respecté ou méprisé par elles.
Cette personne prend souvent en charge le travail inachevé d’autrui, parfois un travail sans espoir, et s’y consacre au nom d’objectifs visibles uniquement à la phase de dissolution. Du point de vue de la phase de réalisation, son activité est le plus souvent absurde ou inefficace.
Question au lecteur. Êtes-vous d’accord avec l’idée que seule une personne frivole peut bien se reposer ?
Qu’estimez-vous plus haut – l’entendement ou la sagesse ?
Aimez-vous les aphorismes ? Les courts poèmes ?
Pensez-vous que toute la sagesse du monde peut être exprimée en quelques phrases ?
Êtes-vous d’accord que le talent est à quatre-vingt-dix-neuf pour cent un travail acharné et à un pour cent d’inspiration ?
Considérez-vous la frivolité comme une qualité indubitablement négative chez l’être humain ?
Pensez-vous qu’il existe des situations où l’oubli de soi et l’absorption totale sont plus importants qu’un regard lucide sur la réalité ?




